Spiritualité Orthodoxe

et la Jérusalem d'en Haut


Autres explications sur l'Évangile de St Jean:

  • Introduction et Prologue, Jean 1:1-18: la page
  • Le Témoignage de Jean sur Jésus et l'appel des disciples, Jean 1:19-51: la page
  • Jésus chasse les marchands du Temple, Jean 2:13-25: la page
  • L'entretien de Jésus avec Nicodème, Jean 3:1-12: la page
  • Le discours de Jésus à Nicodème, Jean 3:13-21: la page
  • Jésus et la samaritaine, Jean 4:1-42: la page
  • La multiplication des pains et des poissons, Jean 6:1-15: la page
  • La marche sur la mer et le Pain de Vie, Jean 6:16-71: la page
  • Des fleuves d'eau vive, Jean 7: la page


Les Noces de Cana, Jean 2:1-12: le premier signe ou miracle de l'Évangile selon saint Jean; la nouvelle Ève en face de l'époux céleste. Un support pour la lectio divina; ou une source d'inspiration pour les homélies.

La Noce de Cana , dans l'Évangile selon saint Jean

Réflexions sur son sens profond

Article inspiré des cours de Père Gérard Reynaud (Etudes bibliques) 1

L'Évangile de Saint Jean débute par le prologue, l'appel des disciples et l'entretien avec Nathanaël. Trois jours après cet entretien il y eu "la noce à Cana" en Galilée. Ce récit ouvre le deuxième chapitre et couvre les versets un à douze.

Lire le texte en grec-français, en bas de page: cliquer ici

image Cana
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Au sujet du mot Cana - Κανὰ en grec

Tout d'abord au sujet du mot Cana, on a plusieurs attestations de ce mot dans la Bible. En hébreux on a un verbe "kaf nun heth" - קנה qui signifie former, posséder, acquérir, acheter ou racheter.

On a également un adjectif "kaf nun aleph" qui renvoie au Dieu dit "jaloux" de l'ancien testament. Toutefois si Dieu est exclusif c'est dans le sens d'un amour pour l'homme plein de zèle, Il veut être le seul aimé et adoré. Le mot jaloux, par conséquent, n'est pas une bonne traduction, c'est plutôt le terme de zèle qui convient. On trouve ce mot dans Exode 34-14, qui renvoie à l'amour ardent de Dieu.

On trouve aussi Cana "Kaf nun he" qui est une ville qui appartenait à la tribu d'Asher, dans Josué 19-28. Le territoire de la tribu d'Asher correspondrait au nord-ouest de l'actuel Israël, c'est une partie de l'ancienne Phénicie.

Il s'agit aussi de la noce de Cana au singulier, bien que par usage en français on parle des noces.

L'ouverture du livre des signes

La noce de Cana ouvre le livre des signes. Rappelons que l'Évangile de Jean comprend:

Signe se dit en grec "semeion" au singulier et "semeia" au pluriel.

Bien que le signe contienne un acte de puissance, Saint Jean emploie le terme de "signe" plutôt que celui de miracle ou de "dinameis-acte de puissance", car c'est par lui que Jésus va lever un coin du voile sur sa personne. En effet, le Christ dans l'accomplissement de l'oeuvre de salut, objet de tout l'Évangile de Jean, dévoile progressivement qui Il est; la pleine vérité n'apparaissant toutefois aux disciples qu'avec la réception de l'Esprit au jour de la pentecôte.

Le terme de signe implique donc que le regard ne doit pas s'arrêter à l'acte de puissance. Il renvoie vers une réalité plus élevée car il a une fonction symbolique d'ouverture sur Dieu et l'ineffable. Il transcende nos limites humaines et ouvre sur la réalité au-delà, précisément sur la personne du Christ: "Qui est véritablement le Christ?"

C'est pourquoi, on peut dire que le signe est porteur d'un sens le plus éminent qui soit, puisque ce sens concerne la personne de Jésus-Christ et l'accomplissement de son oeuvre de salut.

L'accomplissement des signes va aussi susciter et renforcer la foi des disciples. Saint Jean ne s'arrête donc pas à l'acte de puissance compris dans le signe mais va à ses conséquences. De la même manière que dans le prologue, où il passe très rapidement sur l'incarnation, pour mettre en exergue ce qui est dit à son centre, les versets 12 et 13: "Mais à ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu."

Quand on lit le "livre des signes", qu'il s'agisse du vocabulaire ou de situations, on est donc sans arrêt mis en présence avec ce que la tradition hébraïque appelle la double entente. Tous les signes sont ordonnés et orientés par rapport à l'oeuvre de salut accomplie par Jésus, c'est à dire la passion, la mort et le résurrection glorieuse du Christ qui est l'accomplissement de "l'heure" eschatologique, à laquelle, justement, fait allusion le récit de Cana.

Le lieu

Il n'est pas du tout indifférent que le commencement des signes de Jésus-Christ, c'est-à-dire le commencement de la manifestation de sa gloire, ait lieu à Cana en Galilée.

C'est le premier signe mais l'Évangile précise aussi, dans le verset 11, que c'est le commencement. "Commencement" en grec se dit ἀρχῇ ce qui rappelle le premier mot du prologue: Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος- Dans le principe est le Verbe.

On se trouve dans un cadre humble, discret, presque secret et non pas dans un lieu prestigieux. On aurait pu s'attendre que le commencement des signes, par lesquels Jésus manifeste sa gloire, se produise dans un lieu fortement symbolique pour Israël: le temple de Jérusalem, ou chez les samaritains dans leur lieu sacré qui est le mont Garitzim, ou même à Béthléem la cité du roi David. Il y avait plusieurs possibilités de lieux prestigieux, or ça se passe, selon la volonté de Jésus, en Galilée, dans une bourgade de province.

On se rappelle que Jésus vient de Béthanie au-delà du Jourdain et qu'il va en Galilée. C'est d'ailleurs dit très expressément au verset 43 du premier chapitre: "Le lendemain, Jésus voulu se rendre en Galilée."

L'accomplissement du premier signe a donc lieu en Galilée dans cette petite ville de Cana, assez proche de Nazareth qui est la ville de Nathanaël, un des premiers disciples du Christ dont étymologie du nom est "Dieu a donné".

La Galilée, a été appelée par prophète Isaïe, "la Galilée des nations" (en 8:23 repris dans Matthieu 4:15). Elle est apparue après la disparition du royaume du nord ou terre d'Israël (royaume de Juda au sud et royaume d'Israël au nord).

Après la première invasion des assyriens, une partie de la population fut déportée à Babylone (ceci est rapporté dans le psaume 136). Cette Galilée est donc de population mélangée, car la méthode des envahisseurs consiste à créer des colonies de populations étrangères mélangées aux populations locales, afin qu'elles soient favorables au pouvoir de l'occupant. Aux yeux des judéens elle est considérée comme une terre impure parce que mélangée; le mélange étant signe d'impureté dans la tradition hébraïque. Elle est donc mal considérée par les judéens et par conséquent par leurs autorités, le pouvoir du temple de Jérusalem. C'est pourtant là que Jésus choisit de manifester sa gloire.

Les protagonistes

Notons tout d'abord que cette noce est très probablement familiale: Nazareth n'est pas loin de Cana. La mère de Jésus est à la noce, elle est la première nommée, elle est là avec la volonté d'aider parce qu'elle est très attentive à tout ce qui se passe. Jésus était aussi invité avec ses disciples.


La mère de Jésus

Marie n'est pas nommée par son nom, elle est appelée la mère de Jésus - μήτηρ τοῦ Ἰησοῦ; ce qui est le cas d'ailleurs dans tout l'Évangile de Jean. Si on n'avait que cet Évangile on ne connaîtrait pas son nom, car elle y est toujours nommée "mère de Jésus" ou "femme - γύναι". On remarque aussi que Joseph est sans doute mort car sinon Saint Jean aurait parlé des parents de Jésus.

Elle est citée dans les versets 1,3 ,5, 12; elle est la première et la dernière nommée, elle ouvre donc le récit et le ferme.

Elle est aussi appelée femme au verset 4, c'est également sous ce terme qu'elle sera interpellée par le Christ au pied de la croix :
" Jésus, voyant sa mère, et auprès d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : Femme, voilà ton fils. Puis il dit au disciple : Voilà ta mère. Et, dès ce moment, le disciple la prit chez lui." Jean 19:26-27.

Par cette double désignation Saint Jean, en vertu de la double entente, nous invite à considérer la place éminente de cette femme dans l'oeuvre du salut; elle est mère de Jésus et elle sera mère du disciple bien-aimé à qui elle se voit confiée. Elle est aussi femme et il y a là un changement de perspective. Bien qu'il y ait, tout d'abord, une relation de filiation entre Jésus et sa mère, on passe par la désignation de femme à un autre type de relation: celle de Dieu d'avant les siècles qui s'est fait homme et qui "est" avant la mère qui lui a donné naissance, selon l'humanité.

La mère devient la nouvelle Ève en face de l'époux céleste: le Christ venant chercher l'épouse. C'est ce qui est suggéré et apparaît progressivement dans le récit de la Noce de Cana. Marie est donc la nouvelle Ève, la femme par excellence, la mère de tous ceux qui, à travers les générations, sont enfantés non du sang, ni de la chair et d'un vouloir d'homme mais de Dieu. On développera ce thème plus loin.


Jésus-Christ

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La deuxième personne nommée dans le récit est Jésus. Évidemment c'est lui qui a la place centrale. Il est nommé quatre fois dans le récit de la Noce de Cana: aux versets 2-7-11-12.

Malgré la discrétion de la scène, on peut penser que beaucoup de regards sont portés sur Jésus. Dans Saint Luc au quatrième chapitre, quand le Christ est à la synagogue et que le servant lui demande de venir lire la prophétie, il lit avec une telle autorité que tous les regards se tournèrent vers lui. C'est une scène qui peut profondément marquer par la puissance du regard du Christ: quand le Christ pose son regard sur quelqu'un il se passe quelque chose de particulier: quand il appelle les disciples il pose son regard sur eux; quand il lit la prophétie à la synagogue de Capharnaüm tous sont frappés par l'autorité avec laquelle il lit l'écriture. Or la lecture de l'écriture est très codifiée, elle obéit à un rituel. Dans nos églises, par exemple, nous obéissons à une manière de lire où le psychisme du lecteur s'efface derrière la Parole, ce ne doit pas être quelque chose de subjectif. Parce que n'est pas celui qui lit qui est intéressant, ce qui compte c'est la Parole qui est adressée à cet instant là.

De la même manière, à la synagogue, on lit l'écriture d'une manière codifiée pour laisser toute la place à la Parole. Pourtant Saint Luc dit: "Tous avaient le regard fixé sur lui", ce qui est une manière de souligner l'autorité qui se dégage du Christ. Ce n'est pas une autorité arbitraire mais une autorité qui vient d'en haut, c'est à dire qui contient une puissance mystérieuse frappant l'homme. Peut-être que de la même manière à Cana beaucoup de regards sont portés vers lui, ce qui est toutefois une hypothèse, car l'évangile de Jean ne le dit pas.


Les disciples

Les disciples font aussi partie des protagonistes, ils sont nommés trois fois: aux versets 2, 11 et 12.

Ce qui est remarquable, c'est qu'ils sont extrêmement discrets: aucun ne parle, aucun n'intervient, d'ailleurs on ne sait pas combien ils sont. Néanmoins, selon le verset 11, les disciples sont les bénéficiaires du signe qui est accompli à Cana, c'est à dire textuellement en grec:"l'eau, vin, devenue", l'eau changée en vin. On verra aussi plus loin que les serviteurs sont impliqués mais il est souligné que les disciples "crurent", après avoir contemplé la gloire du Christ à travers le signe accompli.

Les disciples ont déjà une idée de qui était Jésus, car ils ont été appelés et ils ont suivi l'enseignement du maître, mais suite à la manifestation de la gloire du Christ, il se passe là quelque chose de nouveau.


Les serviteurs

serviteur
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Les serviteurs, ou diakonoï en grec, sont nommés trois fois: aux versets 5, 7 et 9. Eux non plus ne parlent pas, par contre ils agissent, non pas en réponse aux ordres de l'ami ordonnateur du repas, ni à ceux du marié mais ils obéissent aux ordres de Jésus. Ce qui veut bien dire que la personne centrale de la noce, ne sont pas les mariés, ni l'ami du marié (car c'est traditionnellement un ami qui ordonne la noce) mais Jésus.

Il y a d'ailleurs toute une thématique dans l'Évangile de Saint Jean, en vertu de la double entente, en relation avec l'époux, car l'époux humain de la noce est discret et s'efface devant un autre époux éminemment plus important. En effet, à travers le signe qui va s'accomplir, c'est l'époux céleste qui se manifeste.

En ce qui concerne les serviteurs plusieurs verbes, montrant leur action sous les ordres du Christ, sont employés: faire, remplir, puiser, porter et aussi le verbe connaître.
Les serviteurs agissent donc, ils sont sans doute affairé à une tache importante car à cette époque les familles sont larges et regroupent beaucoup de monde. De surcroît l'Évangile donne une indication particulière: ils connaissent celui qui a accompli le signe, alors que ni l'époux, ni l'épouse, ni l'ordonnateur du repas ne le connaissent.
Remarquons que ceux qui sont directement les témoins du signe, sont aussi au dernier rang de la noce de Cana. Saint Jean suggère par là, la constitution d'une communauté nouvelle qui inclue non seulement les disciples mais aussi les serviteurs.


Le maître du repas

On sait d'après la tradition vétéro-testamentaire que le maître du repas est choisi parmi les amis de l'époux. Il est nommé trois fois: aux versets 8, 9 et 10.

On peut dire qu'il est assez léger car il aurait pu provoquer un drame en n'ayant pas prévu assez de vin, en effet c'est un manquement d'hospitalité, d'autant plus que certains convives peuvent venir de loin.

Outre le soucis que cela aurait donné aux mariés (si l'on porte son regard plus haut que le sens littéral) des épousailles qui manquent de vin, manquent de joie. En effet, selon les écritures, le vin est le signe de la joie et il connote toujours un rite nuptial; et pas n'importe lequel puis qu'il renvoie aux épousailles de Dieu et de son peuple.

Le manque de vin indique quelque chose de flétri, un manque, que l'on est dans la tristesse et que l'on est en attente de quelque chose.

Le maître du repas, comme l'a remarqué Saint Jean Chrysostome dans sa vingt-deuxième homélie sur les noces de Cana, a une parole significative. Il s'adresse à l'époux et non pas au Christ car il ne sait pas ce qui s'est passé, il lui dit: " Tout homme sert d'abord le bon vin, puis le moins bon après qu'on s'est enivré ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à présent."
En disant ces mots, remarque Saint Chrysostome, il prononce une parole prophétique, comme le fait Caïphe le grand prêtre lors d'une réunion du sanhédrin à Jérusalem, au chapitre 11:49-50: "...vous n'y entendez rien.Et vous ne considérez pas qu'il est de notre intérêt qu'un homme meure pour le peuple, et que toute la Nation ne périsse point."; mais aucun des deux n'en a conscience.

Ainsi l'ordonnateur de la noce, annonce le commencement et la fin de quelque chose. Le commencement c'est l'accomplissement qui était en attente de plénitude; on verra ce que ça signifie avec les six jarres.


L'époux et l'épouse - Alliance, rite nuptial et banquet eschatologique

On ne parle de l'époux qu'une fois, au verset neuf, et on ne parle pas du tout de l'épouse, sans doute pour laisser place à une autre épouse, en vertu de la double entente.

Le thème des épousailles est fondamental dans l'Écriture sainte et il est même fondateur de l'alliance, dans laquelle l'époux véritable est le Dieu d'Israël lui-même.
En effet, dans l'Ancien Testament, Dieu est toujours présenté comme l'époux de son peuple. L'alliance a donc toujours un caractère nuptial, ce n'est pas seulement un pacte entre deux parties contractantes, c'est une connaissance intime qui résulte d'un rite nuptial. D'ailleurs le terme de connaissance dans la Bible renvoie toujours à l'union nuptiale des époux, qui est pour des humains la connaissance la plus intime qui soit.

C'est Dieu qui est à l'origine de l'alliance car il désire les épousailles avec son peuple. Le prophète Osée dit que Dieu est l'époux de son peuple.

Dans son Évangile, Saint Jean veut nous présenter quelque chose de nouveau, c'est à dire le renouvellement de l'alliance, celle qui avait été prophétisée par Jérémie, au chapitre 31, et par les grands prophètes d'Israël comme Isaïe. Cette nouvelle alliance a aussi un caractère nuptial, auquel s'attache le vin de la joie qui coule à flot et par là un caractère eschatologique, "toi tu as gardé le bon vin jusqu'à présent"; le vin étant le breuvage du banquet du Royaume.
Le rite nuptial suppose aussi le repas, c'est pourquoi on parle du banquet du Royaume: dans l'intimité du repas le Christ est avec son épouse.

Notons que, comme pour tout symbole, il y a une pluralité de sens possibles, car il y a des versets qui avertissent que le vin peut être un danger pour l'homme si on le consomme de manière immodéré, par exemple dans l'épitre de Saint Paul à Timothée, il est dit "l'évêque ne doit pas être plein de vin".

En ce qui concerne le caractère eschatologique, une tradition juive, rapportée dans le traité des sanhédrins du Talmud, dit que le vin créé au début du monde a été gardé pour les temps messianiques.


Les frères de Jésus

Ce sont les derniers nommés, au verset 12. On ne sait pas s'ils étaient participants à la noce ou s'ils rejoignent Jésus à la fin.

Le Temps

Le Septénaire

Dès le début du chapitre on nous dit: "et le troisième jour", la conjonction de coordination "et" est utilisée sur un mode de formulation hébreux.

L'Évangile de Jean peut être lu comme un septénaire. Comme il y a sept jours dans la Genèse, il a sept semaines au cours desquelles Jésus progresse vers l'accomplissement de son oeuvre, de ses signes et la manifestation de sa gloire.

Il est dit c'est le troisième jour mais en suivant bien le texte, c'est le septième: il y a la scène du baptême, ensuite trois lendemains qui se terminent par la r@ncontre de Nathaël (soit quatre jours) et le troisième jour (après les quatre premiers jours).

C'est une réminiscence de la Genèse. De la même manière qu'au terme des sept jours de la création, il y a le shabbat-repos de Dieu, il y a la première manifestation de la gloire de Jésus.


Le troisième jour

Le troisième jour est aussi une expression très importante dans la Bible. Elle est employée une fois seulement dans Saint Jean mais on la trouve ailleurs, toujours liée à des paroles de prédication, d'annonce du kérygme:


On trouve aussi dans l'ancien testament d'autres mentions de ce jour si particulier. On peut dire que la référence au troisième jour et celle du jour du salut. En effet, lui sont liés des éléments décisifs dans l'histoire d'Israël. Tout d'abord l'alliance au Sinaï, événement central dans la foi des hébreux, toujours chargée d'une haute signification eschatologique et nuptiale dans la tradition biblique


Changement au sein des relations humaines et changement de perspective quant au temps

Rappelons qu'il y a trois grandes fêtes de pèlerinage à Jérusalem: Pessa'h - la Pâque, Shavouot - la Pentecôte et Soukkot - Tabernacles. Dans la tradition vétéro-testamentaire Shavouot est le don de la Loi, tandis que pour les chrétiens c'est le don de l'Esprit saint: l'entrée dans la vérité pleine et entière par l'action de l'Esprit dans les disciples.

En citation du livre "La fête juive de la pentecôte", par Jean Potin:
"L'alliance au Sinaï a été conclue dans la perfection d'un amour réciproque, les Pirke Avot 2 la compare à un mariage. Ce matin là Moïse vient réveiller les israélites et leur dit:"Levez-vous de votre lit car voici que Dieu veut vous donner la Torah"; comme il est dit: "et Moïse conduisit le peuple hors du camp à la r@ncontre de Dieu. 3 Et le Saint, béni soit-il, sortit lui aussi pour les r@ncontrer comme un fiancé qui sort à la r@ncontre de sa fiancée. Ainsi le Saint, béni soit-il, sorti au-devant d'eux pour leur donner la Torah, comme il est dit: "O Dieu! Quand tu sortis devant ton peuple" 4.

"Le consentement d'Israël est donc un consentement nuptial, il faut s'en souvenir s'agissant des noces de Cana. Jean nous dit que les disciples ont vu la gloire du Christ, comme les hébreux avaient vu celle de Moïse. Cette gloire de Moïse avait pour but que le peuple croit en lui et en l'origine de ses paroles 5. C'est ce que dit Exode 19:9: Voici je vais arriver jusqu'à toi dans le nuage de la nuée afin que le peuple entende quand je parlerai devant toi, pour qu'en toi aussi il mette sa foi à jamais."

On peut penser qu'à cette parole de Dieu à Moïse fait écho le verset 11 de la noce de Cana, Jésus est comme un nouveau Moïse. Mais il est plus encore car il est celui qui ouvre les temps messianiques et eschatologiques: il y a un changement au sein des relations humaines et un changement de perspective quant au temps.

En effet, s'il est le prophète qui devait venir parmi les frères de Moïse, annoncé dans le Deutéronome, il est essentiellement celui en qui se joignent le triple mystère de l'origine ineffable:


Ceci dans l'attente de la consommation des siècles et du règne de l'agneau triomphant dont nous parle Jean Baptiste au premier chapitre.
Le Christ est alpha et omega, commencement et fin, comme le dit l'Apocalypse.

Basculement dans la relation entre la mère et le Christ

La mère de Jésus est la première (au verset 2) et la dernière nommée (au verset 12). Dans le cadre d'une lecture, qui ne prétend pas être exclusive, on peut remarquer qu'il y a un changement de perspective de temps (avec l'alliance nouvelle) et aussi un changement dans la relation mère-fils et femme-auteur des siècles. On parle d'abord de la filiation génétique puis on bascule à la relation de la femme, la nouvelle Ève en face de l'époux céleste, celui qui est au commencement de toute chose.

Le rôle de la mère de Jésus, même s'il est humble, est hautement significatif. Il n'est pas du tout du même ordre que celui de l'époux et de l'épouse, ou même que celui des disciples qui ne soufflent pas mot.

Au premier chapitre Jésus est désigné par plusieurs noms:

Il est revêtu des titres qui constituent sa messianité; mais comme ce vocabulaire existe dans la tradition hébraïque, ceux qui l'emploie n'ont pas forcément pleinement conscience de ce qu'il signifie, notamment Nathaël. En effet, dans ces temps là, on attend le Messie, c'est pourquoi le fait qu'on appelle Jésus, Messie ou Roi d'Israël, ne signifie pas que l'on soit parvenu à la plénitude de la vérité que renferment ces titres. Il faudra attendre encore longtemps avant qu'elle apparaisse, car derrière ces titres il y a une nouveauté totale: c'est Dieu, le Verbe, revêtu de la nature humaine qui les porte. C'était inimaginable dans la tradition ancienne.

La mère de Jésus est discrète mais elle agit de manière précise. Sa place est humble mais éminente, on peut y voir une réminiscence avec le rite de préparation des offrandes de la Divine Liturgie 7, quand le prêtre place sur la patène une parcelle triangulaire de pain 8, à droite de l'agneau (Jésus-Christ), en disant: "La reine s'est tenue à ta droite, drapée dans un manteau brodé d'or."
Rappelons aussi qu'en Israël à l'époque la reine n'est pas la femme du roi, c'est sa mère.
Une autre réminiscence peut être faite avec le psaume 44:10à12, où la reine demande à la fiancée du roi de s'approcher du roi:
"...La reine s'est placée à ta droite, revêtu d'un manteau d'or diversement orné. Écoute, ma fille, et vois, et incline ton oreille; oublie ton peuple et la maison de ton père. Car le roi s'est épris de ta beauté ; lui qui est ton seigneur." (Traduction de la Septante par Pierre Giguet).

Notons que la mère de Jésus est la seule qui se rend compte de l'absence de vin, pas même les disciples. Ce qui prouve qu'elle est attentive à ce qui se passe et elle en fait part à son fils comme la reine. Lorsqu'elle dit "Ils n'ont plus de vin." Jésus répond par la formule biblique: "Quoi à moi et à toi Femme?" Traduit par: "Femme, qu'y a-t-il entre moi et toi ?". Les noceurs de Cana, privés de vin, représentent l'humanité qui est vieillie par le péché lui ôtant sa jeunesse éternelle. La mère fait partie de l'humanité qui elle n'est pas vieillie et vit dans l'espérance de quelque chose qui doit advenir.
De la même manière, dans la vie spirituelle les manques que l'on éprouve, en toute conscience, sont le signe d'une disponibilité, d'un désir qui se creuse en nous pour accueillir celui qui vient au nom du Seigneur. D'où l'importance du désir, très présent dans l'oeuvre de Saint Grégoire de Nysse.

"Quoi à moi et à toi Femme?" est une expression biblique très courante que l'on trouve dans des contextes variés comme dans:

Cette expression marque un refus, au moins apparent, et une distance. Ce n'est pas une marque d'irrespect.
Pourquoi cette distance? Ce peut être une marque que Jésus ne veut pas répondre immédiatement à un besoin pressant, le manque de vin étant le signe d'un manque, plus essentiel. L'heure qui n'est pas encore venu est celui de la passion, de la mort et de la résurrection; le vin pouvant préfigurer le sacrifice eucharistique, le sang du Christ qui est répandu de manière surabondante et ne s'épuise jamais. De la même manière que les six jarres d'eau sont remplies à ras bord.

Le six est un chiffre qui est en attente de complétude, alors que la perfection est "six plus un" et correspond à l'alliance nouvelle.
En faisant cette réponse à sa mère le Christ montre qu'il est venu pour accomplir la volonté du Père et que chaque accomplissement vient à son heure. Nulle personne ne peut contraindre le Christ à accomplir quoi que ce soit, fusse sa mère. Néanmoins, Marie n'a pas cherché à contraindre; la réponse du fils fait plutôt saisir la modification du lien avec sa mère. Dans la suite du récit on voit qu'elle est pleine de foi et d'obéissance vis à vis de Jésus car elle dit: " Faites ce qu'il vous dira." Attitude d'abandon qu'elle n'a pas cessé d'avoir. A l'ange Gabriel, dans l'annonciation, Marie dit: "Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi comme tu me l'as dit!" Luc 1:38.

Les six Jarres

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Saint Jean nous dit que les six jarres contenaient deux ou trois mesures9 chacune. Ce qui fait une quantité considérable et souligne que le don de Dieu est surabondant. S'il peut paraître limité c'est parce que les hommes le limitent ou le refuse.

L'eau des jarres a en elle-même son importance, car elle sert aux purifications.
L'eau est aussi un symbole biblique:


Pour "l'eau vin devenue", le Christ n'emploie donc pas n'importe quelle eau mais une eau de purification. Il s'insère dans un rituel de purification en lui donnant un sens nouveau, dans l'accomplissement et non pas l'abolition, exactement comme il le fait au repas pascal des juifs: désignant le pain il dit: "ceci est mon corps" et désignant le vin, il dit: "ceci est mon sang, le sang de l'alliance nouvelle."

Remarquons aussi que l'ordonnateur goûte le vin, il y a une appréciation gustative de la même manière que lorsque nous prenons la communion on dit: "goûtez".
Le vin du Royaume et le Corps du Christ se goûtent, ce qui se réfère au fait que quand le Christ vit en nous, il nous transforme.

Un récapitulatif des sources et références à partir desquelles le cours oral été préparé est en cours d'élaboration, il sera ajouté à cette synthèse écrite.

***

Notes de bas de page:

1. Réalisée par G. LS pour Spiritualité Orthodoxe - Droits d'auteur protégés ©

2. Pirke Avot: récit de la parole des pères dans la tradition hébraïque.

3. Exode 19:17.

4. Psaume 68:8.

5. Ses paroles sont les dix paroles que nous appelons le décalogue

6. L'eschaton est l'objet d'étude de l'eschatologie, c'est-à-dire la destinée finale du monde

7. Le rite de préparation des offrandes de la Divine Liturgie est aussi appelé proscomédie ou "office de la prothèse" .

8. Nommé prosphore.

9. Une mesure fait environ 30 litres.

Traduction de la TOB - Jean 2:1-12

Καὶ τῇ ἡμέρᾳ τῇ τρίτῃ γάμος ἐγένετο ἐν Κανὰ τῆς Γαλιλαίας, καὶ ἦν ἡ μήτηρ τοῦ Ἰησοῦ ἐκεῖ·
1 Or, le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée et la mère de Jésus était là.

ἐκλήθη δὲ καὶ ὁ Ἰησοῦς καὶ οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ εἰς τὸν γάμον.
2 Jésus lui aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples.

καὶ ὑστερήσαντος οἴνου λέγει ἡ μήτηρ τοῦ Ἰησοῦ πρὸς αὐτόν, Οἶνον οὐκ ἔχουσιν.
3 Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit : «Ils n'ont pas de vin.»

[καὶ] λέγει αὐτῇ ὁ Ἰησοῦς, Τί ἐμοὶ καὶ σοί, γύναι; οὔπω ἥκει ἡ ὥρα μου.
4 Mais Jésus lui répondit : «Que me veux-tu, femme ? Mon heure n'est pas encore venue.»

λέγει ἡ μήτηρ αὐτοῦ τοῖς διακόνοις, Ὅ τι ἂν λέγῃ ὑμῖν ποιήσατε.
5 Sa mère dit aux serviteurs : «Quoi qu'il vous dise, faites-le.»

ἦσαν δὲ ἐκεῖ λίθιναι ὑδρίαι ἓξ κατὰ τὸν καθαρισμὸν τῶν Ἰουδαίων κείμεναι, χωροῦσαι ἀνὰ μετρητὰς δύο ἢ τρεῖς.
6 Il y avait là six jarres de pierre destinées aux purifications des Juifs ; elles contenaient chacune de deux à trois mesures.

λέγει αὐτοῖς ὁ Ἰησοῦς, Γεμίσατε τὰς ὑδρίας ὕδατος. καὶ ἐγέμισαν αὐτὰς ἕως ἄνω.
7 Jésus dit aux serviteurs : «Remplissez d'eau ces jarres » ; et ils les emplirent jusqu'au bord.

καὶ λέγει αὐτοῖς, Ἀντλήσατε νῦν καὶ φέρετε τῷ ἀρχιτρικλίνῳ· οἱ δὲ ἤνεγκαν.
8 Jésus leur dit : «Maintenant puisez et portez-en au maître du repas.» Ils lui en portèrent,

ὡς δὲ ἐγεύσατο ὁ ἀρχιτρίκλινος τὸ ὕδωρ οἶνον γεγενημένον, καὶ οὐκ ᾔδει πόθεν ἐστίν, οἱ δὲ διάκονοι ᾔδεισαν οἱ ἠντληκότες τὸ ὕδωρ, φωνεῖ τὸν νυμφίον ὁ ἀρχιτρίκλινος
9 et il goûta l'eau devenue vin — il ne savait pas d'où il venait, à la différence des serviteurs qui avaient puisé l'eau —, aussi il s'adresse au marié

καὶ λέγει αὐτῷ, Πᾶς ἄνθρωπος πρῶτον τὸν καλὸν οἶνον τίθησιν, καὶ ὅταν μεθυσθῶσιν τὸν ἐλάσσω· σὺ τετήρηκας τὸν καλὸν οἶνον ἕως ἄρτι.
10 et lui dit : «Tout le monde offre d'abord le bon vin et, lorsque les convives sont gris, le moins bon ; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant!»

Ταύτην ἐποίησεν ἀρχὴν τῶν σημείων ὁ Ἰησοῦς ἐν Κανὰ τῆς Γαλιλαίας καὶ ἐφανέρωσεν τὴν δόξαν αὐτοῦ, καὶ ἐπίστευσαν εἰς αὐτὸν οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ.
11 Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

Μετὰ τοῦτο κατέβη εἰς Καφαρναοὺμ αὐτὸς καὶ ἡ μήτηρ αὐτοῦ καὶ οἱ ἀδελφοὶ [αὐτοῦ] καὶ οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ, καὶ ἐκεῖ ἔμειναν οὐ πολλὰς ἡμέρας.
12 Après quoi, il descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples ; mais ils n'y restèrent que peu de jours.

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