Lettres spirituelles

Lettre n° 2*

Dieu dans le travail quotidien

Par Père Matta el-Maskîne

 

Détail d'icone

Grâce et paix à vous de la part de Dieu notre Père, qui nous a véritablement adopté en son Fils Jésus-Christ. Il nous a réunis avec les liens de l’amour dans le Saint-Esprit, Lui qui a parlé dans nos cœurs que Dieu a attirés à Lui1 pour que nous courrions à sa suite. Sans connaître notre destination ou notre destin, nous nous sommes rendus à Lui et nous sommes ainsi portés de l’autre côté de l’océan2 sans fond de ce monde.

 

Ayant trouvé ma joie à vous écrire, j’ai senti que votre désir et vos supplications me poussaient à vous écrire encore pour donner libre cours à mon amour et mon affection pour vous. J’ai constaté que c’était comme si beaucoup d’oreilles étaient rassemblées autour de ma bouche. Ainsi je sais que mes paroles ont été approuvées ; donc voici encore ma plume courant avec hâte, comme si je dictais.

 

Dieu est présent dans la vie pratique de l’homme

Je vais vous écrire à propos de Dieu tel que nous le sentons dans notre travail. Il vient selon son bon plaisir attiré par les âmes qui l’appellent alors qu’elles se déplacent, travaillent et se donnent du mal avec satisfaction et action de grâces. Dieu apparaît mystiquement sous des formes variées qui semblent être non voulues, des effets du hasard. En réalité, il s’agit de la présence divine sous forme de faveurs dans le travail et de véritables dons qui se cachent derrière les maigres forces de l’homme et ses pensées impuissantes et épuisées. C’est Dieu qui travaille à travers nos mains et nos esprits.

Le fondement sur lequel est basée cette vérité, c’est que la foi donne naissance à une unité ou une union qui nous lie mystiquement au Seigneur. Ce lien donne libre cours à la pensée, la volonté et l’action, qui semblent faussement provenir de la compétence ou du savoir-faire, alors qu’en réalité elles représentent la présence mystique de Dieu, quoique à une plus petite échelle. Car la “demeurance” réciproque [“… demeure en Moi et Moi en Lui”3 ] est unité avec Dieu dans la foi. Cette mutuelle inhabitation n’est pas réduite aux seules limites de l’esprit d’une façon indéterminée, mais au contraire elle se révèle puissamment dans le domaine du travail, du discours et de la réflexion. Par la foi, la prière et l’amour, Dieu ne demeure jamais de façon statique au dedans de nous, mais il y est toujours dynamiquement vivant.

Ce que je désire mettre en évidence et souligner pour vous, c’est que l’homme spirituel plein de foi dans le Christ n’a pas deux modes de vie : une vie spirituelle de prière, de contemplation, etc. et une autre de travail, d’action et d’accomplissement des tâches quotidiennes d’ordre matériel. C’est une vie unique, indépendamment des apparences, qui forme l’essence de tout mouvement, de toute réflexion et de toute parole. L’homme vit entièrement de cette vie unique : “car en Lui nous avons la vie, le mouvement et l’être”4. Et : “Il n’est pas loin de chacun de nous”5 ; mais Il est proche de nous et inextricablement impliqué avec nous, jusque dans l’invisible union des volontés, “car Dieu réalise en vous à la fois le vouloir et l’agir”6, c’est pour cela que celui qui travaille doit se réjouir et trouver la réussite.

 

L’égarement des enfants de Dieu attriste l’Esprit de Dieu

Il est terrible que l’homme puisse désirer le mal et le péché, ou accomplir l’iniquité dans une transgression délibérée. Car alors l’Esprit de Dieu est humilié au dedans de nous et il est contraint d’abandonner temporairement son inhabitation dans notre cœur. L’homme se retrouve alors seul et abandonné. Sa vue est affaiblie et sa perspicacité entravée. Il travaille comme un aveugle dans l’obscurité. L’égarement des enfants de Dieu n’est donc pas seulement la cause d’échecs, de pertes et de travail gâché ; il attriste aussi l’Esprit de Dieu, il Le blesse et L’humilie. Il n’y a de retour à l’état de communion, si ce n’est par un authentique repentir du cœur qui brûle avec regret, pour se réconcilier l’humble Esprit de Dieu. Alors Dieu revient pour remplir tous les coins du cœur, Il s’étend sur toute la surface de la volonté après avoir guéri les parties pourries et, comme dans une intervention chirurgicale, si l’on peut dire, il éloigne les parties en possession du malin qui ont été noircies et qui sont putréfiées, comme pour des tumeurs cancéreuses.

Je répète et j’insiste sur le fait que la présence de Dieu existe sous une forme active et effective dans la vie pratique de l’homme bien plus qu’au niveau de la vie spirituelle et contemplative ; car Dieu se plaît à être expérimenté dans l’action et révélé dans le travail.

Il est bien vrai que nécessairement Dieu doit être appréhendé en premier dans une vision mentale appelée “intuition”, c.à d. une inspiration mentale immédiate. Car la perception mentale est à l’origine du processus d’appréhension de l’immortalité et de l’éternité. Elle est capable d’atteindre la connaissance du Dieu éternel, et à partir de là, celle du Christ avec tous ses attributs et actes, qui originellement sont venus “de mon Père”7., comme Lui-même l’a dit, voulant par là mettre en lumière que ses attributs et ses actes sont éternels et immortels, et non pas de ce siècle. “…la Vie éternelle qui était auprès du Père et qui nous a été manifestée”8.

Bien que cette Vie éternelle soit mystique et propre au monde invisible, Jean témoigne avec assurance qu’ils (les Apôtres) ont vu, entendu et touché le Christ de leurs mains, non comme l’on entend, voit et touche des objets matériels, d’une perception sensorielle, mais d’une perception qui est le fait d’une communion - la communion de co-existence, qui débouche sur la vision et l’adhésion à l’Invisible. D’où l’effroi, l’émerveillement et l’éblouissement qui frappent l’homme de frémissement et crainte. Car l’on surpasse ici toute manière de percevoir, de voir, de toucher un autre. Mais il s’agit d’une communion - et la communion est expression d’union avec Celui qui est originellement Invisible, Insaisissable et Intangible.

 

La capacité de l’homme de transférer l’invisible au domaine du travail

C’est de là que l’homme a acquis ce pouvoir par la foi dans le Seigneur, à savoir celui de transférer l’Invisible, l’Ineffable, l’Intouchable au domaine du travail, de l’expression et de la manifestation dans l’essence même de la vie. “Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons (en paroles, actes et comportement) pour que vous soyez en communion avec nous ; et notre communion est avec le Père et son Fils Jésus-Christ …pour que votre joie soit complète”9.

Le travail et le comportement témoignent de cette communion avec Dieu. Au cas où ils dévieraient un tant soit peu vers le mensonge, l’iniquité ou la fausseté, cette communion avec Dieu s’interrompt et la Lumière de Dieu disparaît de l’esprit et du cœur. “Dieu est Lumière et en Lui il n’y a point de ténèbre. Si nous disons que nous sommes en communion avec Lui alors que nous marchons dans les ténèbres, nous mentons, et nous ne vivons pas en conformité avec la vérité”10.

 

Dieu est révélé par le travail

Donc, il apparaît clairement que Dieu et le travail sont une et même réalité. Le travail montre soit la présence de Dieu en nous, soit son absence totale. C’est ici qu’est dévoilé le secret de la patience dans le travail - le secret d’endurer des épreuves qui dépassent la capacité d’endurance d’un homme normal ; le secret de la transfiguration du travail, qui est appelée “réussite”, et qui manifeste l’élément divin qui s’y cache. Tout ceci, en fin de compte, a pour but unique et total le renouveau du monde par le travail et le témoignage de Dieu dans la matière inerte.

Comme elle est grande la main de l’homme mue par Dieu! Et combien merveilleux l’esprit de l’homme lorsqu’il est illuminé par la Sagesse divine!

La vérité qui est cachée derrière cela est que Dieu est véritablement présent dans le monde. Il demeure réellement dans le cœur et l’esprit de l’homme. Il agit par les mains de l’homme, et cela devrait nous remplir de paix au-delà de toute compréhension - une paix ferme, inébranlable et joyeuse, indépendamment des circonstances et des événements, indépendamment aussi des contrariétés causées par l’Ennemi, même s’il met notre travail sens dessus-dessous. Car Dieu est dans l’esprit de l’homme et non dans le travail, et cela devrait suffire pour nous inciter à corriger notre vision des choses, quelque grande que soit la résistance(de l’Ennemi).

 

La présence de Dieu nous procure sécurité

A cause de cela, nous pouvons croire avec confiance et espérer fermement que tout travail confié à nos mains est déjà garanti par la présence de Dieu. Cela nous remplit d’un profond sentiment de sécurité. Le monde change, cela nous inquiète; mais Dieu est stable et cette stabilité de Dieu suffit pour que l’instabilité du monde tourne en notre faveur, aussi bien en nous que pour nous. Par conséquence, tous nos labeurs (en dépit des changements fatigants, des inquiétudes et des pertes) conduisent finalement à l’édification de l’homme grâce à l’élément divin qui les fait concourir au bien11 de celui qui a jugé bon12 de garder Dieu dans sa connaissance.

Ainsi l’esprit est ébloui et émerveillé lorsqu’il réalise que l’éternité, sous une forme mystique, est présente dans le monde, et qu’elle est infusée dans chaque travail entrepris par l’homme qui compte sur Dieu.

 

De l’irresponsabilité, et comment elle exclut l’homme de la communion avec Dieu

Au début de l’expérience de communion avec Dieu dans le travail, lorsque l’homme sent, comme je l’ai déjà dit, qu’un Autre est en train de travailler, penser et concevoir avec lui, sa joie devient indescriptible, car il discerne clairement au bout d’un moment que “ C’est le Seigneur ! 13”. Mais le plus étonnant de tout, c’est que cette expérience ne dure pas, malgré la douceur qui défie toute description et qui peut aller jusqu’au sentiment comme une certitude que le Seigneur l’étreint même durant le sommeil. Je dis que cela ne dure pas car c’est une expérience enfantine qui vient soutenir l’homme dans son incapacité à faire face aux responsabilités et aux épreuves. L’expérience change sans même que l’homme s’en aperçoive. Celui-ci recommence à se sentir abandonné et étranger. Ce sentiment lui est pénible. Il commence alors à se juger et s’apitoyer sur lui-même. Or la vérité pour le moins étonnante est que ce n’est point le Seigneur qui s’est absenté de la communion mais l’homme lui-même, lorsqu’il a commencé à développer sa confiance en lui-même, tandis que sa confiance dans le Christ se transforme en mensonge à chaque fois que l’assurance de la foi fait défaut. Ceci est le résultat de l’irresponsabilité. C’est pourquoi, la confiance doit être à la mesure de la foi.

Ce qui demeure de la communion est le Seigneur Lui-même qui travaille avec la faiblesse de l’homme et non avec sa force. Tandis que l’homme, de son côté, ressent son extrême faiblesse et se refuse d’entreprendre les travaux que précédemment il avait l’habitude de faire, Dieu, de son côté, l’emmène à vouloir et travailler malgré lui. Mais lorsque le travail s’avère conduire à la réussite, l’homme devient sûr par expérience, que c’est Dieu lui-même qui réalise en nous le vouloir et l’agir14.

Combien grand est le Tout-Puissant qui s’est plu à embrasser la faiblesse humaine en vue de manifester en elle sa Puissance !

Pour conclure, je vous envoie à tous, mon amour vrai, qui n’appartient qu’à Dieu et à vous. Car je n’ai d’autre occupation que vous en présence du Tout-Puissant.

Portez-vous bien dans le Nom de la Sainte Trinité.

 

Droits d'auteur et propriété intellectuelle:

Père Matta El-Maskine (1919-2006) fut le Père spirituel du monastère de Saint Macaire le Grand, à Wadi El-Natroun en Egypte.

Ce texte a été traduit au Monastère de Saint Macaire en Egypte. Tous les droits d'auteur de cette traduction en français, écrite et audio, sont réservés au Monastère de Saint Macaire Le Grand ©, en Egypte. Merci de ne pas la reproduire sauf pour un usage privé.

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Notes:

* Cette lettre a été envoyée à la communauté des moines de Saint-Macaire en 1983 alors que le Père Matta se trouvait au Caire à la suite d’une intervention chirurgicale.

Cf. Jn 12,32.

2 Réminiscence de Ac 27,15

3 Jn 6, 56

4  Act 17, 28

5 Act 17, 27

6 Ph 2, 13

7 Jn 10, 32

8 1 Jn 1,2

9 1 Jn 1, 3-4

10 1 Jn 1, 5-6

11 Cf. Rom 8, 28

12 Cf. Rom 1, 28

13 Jn 21, 7

14 Phil 2, 13

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