Homélie pour la fête des saints apôtres Pierre et Paul :

L’Esprit Saint et le martyre

Par Père Matta El-Maskine

Monastère de Saint Macaire Le Grand ©

les 49 martyres chrétiens

Les 49 martyrs - moines du Vème siècle,

dont les reliques sont au Monastère de St Macaire Le Grand, en Egypte

 

Aujourd’hui l’Église commémore le martyre des saints Pierre et Paul. Ce martyre est la conséquence directe de la descente de l’Esprit Saint à la Pentecôte.

Vous vous souvenez des paroles du Seigneur, rapportées par S. Luc l’Évangéliste, dans les Actes des Apôtres: «Mais vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins (en grec : mes martyrs) à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux confins de la terre» (Actes 1,8). Ce témoignage des deux Apôtres, qu’ils ont scellé de leur sang, et que nous commémorons aujourd’hui, est donc un accomplissement direct de la promesse du Seigneur et la preuve de l’efficacité de l’Esprit Saint.

Nous savons que «nul ne peut dire: “Jésus est Seigneur”, que sous l’action de l’Esprit Saint» (1Co 12,3). À plus forte raison le témoignage rendu au Christ jusqu’à verser son sang nécessite-t-il l’action de l’Esprit Saint. Nous allons en méditer ici la signification.

 

Signification du martyre

Il peut sembler que le martyre, le témoignage rendu au Christ jusqu’au sang, soit un acte de bravoure ou d’héroïsme, ou le simple effet d’une foi puissante. En fait, le martyre est l’œuvre directe de l’Esprit Saint qui agit dans l’homme, au sens où il transmet à celui qui croit au Christ, l’une des propriétés du Christ, à savoir, le don de soi-même, ou le sacrifice de sa vie jusqu’à la mort: «J’ai le pouvoir de la donner» (Jn 10,18). Le Christ s’humilia plus encore, obéissant à son Père jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix (Ph 2,8).

Le rôle principal de l’Esprit Saint en nous, est de nous transmettre tout ce qui est au Christ, y compris ce pouvoir même, celui du Christ sur lui-même: «J’ai le pouvoir de la donner» (Jn 10,18). Tout comme le Christ a donné sa vie sur la croix et a obéi au Père jusqu’à la mort, et que sa mort est devenue ainsi acte d’obéissance au Père et, par conséquent, témoignage pour la glorification du Père, de même l’Esprit Saint nous transmet cette propriété fondamentale du Christ, c’est-à-dire le don de sa vie et son offrande jusqu’à la mort en obéissance et en témoignage à la gloire du Christ et du Père.

Lorsque le Christ s’est offert lui-même et s’est livré à la mort, par obéissance au Père, il ne recherchait pas, par la Croix, sa propre gloire, mais la gloire du Père; car la croix est en elle-même un dépouillement, une disgrâce, une insulte et même le comble de la malédiction.

Nous devrions être très attentifs au fait que cela n’est pas arrivé soudainement dans la vie du Christ, car bien avant le dépouillement de sa dignité humaine et l’acceptation de la honte de la Croix, le Christ s’était dépouillé lui-même de la gloire de sa divinité en acceptant de s’incarner sous une forme humaine, comme un des serviteurs de Dieu. Le dépouillement de soi s’est donc effectué à deux niveaux dans le Christ:

– Le premier dépouillement: secret, intérieur et strictement privé, se passant au plan de Dieu.

– Le second dépouillement: manifeste et public, se passant au plan de l’homme par la Croix.

La même distinction s’applique, dans notre cas, au don du martyre public; le martyre ne s’improvise pas. L’Esprit Saint doit avoir effectué dans l’homme un dépouillement secret et intérieur au plus profond de sa vie avec Dieu. C’est un dépouillement tel que l’homme refuse de s’arroger les honneurs et la gloire dus aux choses divines et saintes – ce que nous appelons l’honneur du sacerdoce et des saints. Le fidèle, en ce cas, vit avec les sentiments du Serviteur souffrant, ceux-là même vécus par le Christ:

«Voici que mon Serviteur prospérera, s’élèvera, montera et grandira beaucoup! Alors que des multitudes avaient été épouvantées à sa vue, tant son aspect était défiguré, – il n’avait plus d’apparence humaine... Sans beauté ni éclat et sans aimable apparence, objet de mépris et rebut de l’humanité, homme de douleurs et connu de la souffrance, comme ceux devant qui on se voile la face, il était méprisé et déconsidéré... Et nous autres, nous l’estimions châtié, frappé par Dieu et humilié... Affreusement traité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche» (Isaïe 52 et 53).

À partir de cet état d’abjection et d’humiliation, et dans ce dépouillement intérieur devant Dieu et comme venant de Dieu, le dépouillement extérieur de soi-même, sur la croix, peut avoir lieu; l’homme peut alors endurer l’opprobre de la torture et l’abjection d’une mort publique; son dépouillement intérieur nourrit le martyre extérieur.

Mais la Croix ne peut reposer sur les honneurs. Le témoignage rendu au Christ en acceptant pour lui disgrâce, torture jusqu’à verser son sang, ne peut être le fait d’un homme qui s’accroche à sa propre dignité.

Le secret pour supporter la croix et l’accepter avec joie, se trouve dans la vie menée antérieurement par le chrétien. Le témoignage rendu au Christ, par le sang versé, reçoit sa force vive des humiliations supportées dans la vie antécédente. La mort à soi-même par le sang versé doit être précédée par un renoncement à soi-même, par la soumission à toutes les épreuves permises par Dieu.

 

L’œuvre de l’Esprit Saint dans le martyre

Lorsque l’Esprit Saint nous transmet la force du Christ dans son dépouillement préparatoire à la croix, dans son renoncement à lui-même, et dans son sacrifice sanglant sur la croix, il nous transmet cette force et l’implante dans notre nature nouvelle, non pas comme un acte étranger au Saint Esprit, mais comme un acte spécifique du Saint Esprit. L’Esprit opère en nous, tandis que lui aussi est dans un état de dépouillement et de renoncement à soi. Le Christ décrit ainsi l’action de l’Esprit pour nous et en nous :

«Il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il aura entendu... Il me glorifiera, car c’est de mon bien qu’il prendra pour vous en faire part» (Jn 16,13-14).

L’Esprit Saint peut être comparé à un télescope qui nous révèle les mystères du ciel, et nous convainc de leur réalité sans se révéler lui-même. En regardant, au moyen du télescope, nous voyons le ciel tout à fait clairement, dans toute sa beauté et toute sa gloire, alors que nos yeux ne voient rien de la structure du télescope, et que le télescope n’intervient pas non plus pour ajouter ou retrancher quoi que ce soit concernant l’étoile que nous observons. Nous sommes plutôt convaincus que c’est notre œil qui contemple directement la gloire du ciel ; il ne voit aucune trace du médiateur entre lui et le ciel. Le rôle du télescope se borne à la révélation de la gloire du ciel pour l’œil de l’homme.

L’Esprit Saint agit de la même façon: il glorifie le Christ sans être glorifié lui-même, il se dépouille de lui-même: «Il ne parlera pas de lui-même... Il me glorifiera, car c’est de mon bien qu’il prendra pour vous en faire part».

L’état de dépouillement total avec lequel l’Esprit Saint opère en nous et qui est de la nature même de ses attributs personnels, produit directement en nous un effet semblable. Il supprime notre sentiment humain, et transcende notre raisonnement, pour nous faire voir le Christ dans la réalité de son Être divin. En conséquence, sa Passion rédemptrice sur la Croix nous est révélée dans ses motifs nobles et glorieux, si bien que nous réalisons deux choses d’une extrême importance: premièrement, l’amour du Père pour nous au point de sacrifier son Fils; deuxièmement l’amour du Fils pour le Père et pour nous, dans son obéissance même jusqu’à la mort pour notre salut.

Ceci nous révèle l’importance de cette merveilleuse attitude de renoncement à soi par laquelle l’Esprit Saint suscite en nous une claire vision et une connaissance de la pure vérité divine de Jésus Christ et du Père: «Il ne parlera pas de lui-même... Il me glorifiera».

En fait, c’est à nous et non à l’Esprit Saint en lui-même, que cette attitude de renoncement à soi est nécessaire, si nous désirons acquérir une claire vision et une connaissance de la vérité, libérés des impuretés du raisonnement humain. Le renoncement à soi-même, aux raisonnements humains et aux spéculations de l’esprit nous est très nécessaire. Il nous permet de discerner la dimension divine de l’œuvre du Christ, de croire à la vérité de la parole de Dieu, de comprendre la pensée de Dieu dans la Crucifixion et d’accepter les dons gratuits de Dieu qui nous sont départis abondamment et sans mesure, et que le Christ nous a acquis d’auprès du Père, par son propre sang.

Sans l’Esprit Saint, nous ne voyons dans le Christ que «l’homme de douleurs, connu de la souffrance... frappé par Dieu et humilié» (Is 53,3), et dans la croix, une folie (cf. 1Co 1,18), une honte (cf. Hé 12,2), une malédiction (cf. Ga 3,13). C’est parce que nous la voyons alors à travers notre moi et que nous la soumettons à notre raison. Au contraire, par la médiation de l’Esprit Saint ou plutôt dans la plénitude de l’Esprit, nous voyons le Christ, comme l’a vu Étienne le Martyr, assis à la droite du Père dans les cieux, et nous voyons la Croix, avec l’Apôtre Paul, comme la puissance salvatrice de Dieu (cf. Rm 1,16; 1 Co 1,18), par laquelle a été révélée la gloire du Christ et du Père. L’Esprit saint nous accorde de voir le Christ et de comprendre son œuvre sous un aspect glorieux, même sur la Croix. Cela ne peut être vu par des yeux humains, ni compris par la raison humaine.

Cependant notre comparaison de l’œuvre de l’Esprit Saint avec le rôle du télescope demeure, après tout, imparfaite, car si le télescope nous montre un objet sous une forme très claire et resplendissante, cet objet conserve sa distance et nous sommes dans l’illusion, en croyant en être très proches, alors qu’il est éloigné de centaines de lieues. Mais l’Esprit Saint ne nous montre pas le Christ de loin, et ne nous révèle pas la vérité de la Croix comme une chose extérieure à nous. L’Esprit Saint nous transporte, pour ainsi dire, vers le Christ à travers lui-même, et transporte le Christ vers nous, à travers lui-même également. Alors le Christ demeure en notre cœur par l’Esprit Saint, tout comme nous demeurons dans le cœur du Christ, également par l’Esprit Saint.

Par son dépouillement effectif et par sa nature sainte, l’Esprit Saint diminue la distance spirituelle qui nous sépare de la sainteté du Christ, avec tout ce qu’elle comporte d’obstacles, ou plutôt il supprime totalement cette distance. Désormais rien ne nous sépare plus du Christ, ni le péché, ni la faiblesse, ni la mort, ni aucune autre puissance hostile ou maléfique. De plus, l’Esprit Saint opère en nous, de par sa nature même, une œuvre créatrice – la Création Nouvelle – qui nous rend immédiatement capables de nous unir au Christ, si bien que la mort du Christ devient notre mort, sa résurrection notre résurrection, sa vie notre vie, sa session à la droite de Dieu, notre session, et sa gloire également notre gloire. Nous le regardons et nous nous voyons nous-mêmes; nous le connaissons et nous nous découvrons nous-mêmes, car par l’Esprit Saint nous recevons l’assurance que «c’est le Christ qui vit en nous» (Ga 2,20) et que nous sommes «de sa chair et de ses os» (Ép 5,30).

Ainsi l’Esprit Saint brise toutes les barrières qui nous séparent du Christ et abolit tous les obstacles à l’union, qu’ils soient temporels, spatiaux, ontologiques, psychologiques ou mentaux. Dans la plénitude de l’Esprit Saint, je me vois moi-même – immédiatement, en toute confiance, sans besoin de preuve ou de raisonnement – crucifié avec le Christ, ressuscité des morts avec le Christ, et siégeant avec le Christ dans les cieux. Tout ceci je ne l’obtiens pas par ma vertu ou la pureté de mes mains ou de mon cœur, mais, par l’entremise de l’Esprit Saint. C’est lui qui brise toute barrière et transcende tout besoin de preuve ou de raisonnement. Par lui je reçois du Christ tout ce que le Christ a obtenu pour moi. C’est une vision merveilleuse accordée par l’Esprit Saint et une plénitude de vie, c’est à la fois un don et un droit, vie et témoignage, annonce et foi tout ensemble.

Le martyre de Pierre et de Paul en ce jour béni n’est qu’un des effets de la plénitude de l’Esprit Saint qui a mis en eux l’une des caractéristiques de sa nature transcendante: le dépouillement de soi pour la gloire du Christ. C’est cela qui amena ces deux Apôtres à verser leur sang, dans le dépouillement et le renoncement le plus radical, pour témoigner de la gloire du Christ, comme lui-même s’est offert sur la croix, à la gloire du Père! Depuis la Pentecôte jusqu’à ce jour ultime, l’Esprit Saint n’avait pas cessé de témoigner en eux avec insistance de la mort du Seigneur, mort qui donne la vie, et eux aussi n’avaient pas cessé d’en témoigner. Aussi l’effusion de leur sang est-elle comme un sceau de vérité. Ce sceau est apposé sur le témoignage de l’Esprit Saint en eux, et sur leur propre témoignage par le même Esprit Saint, à la gloire du Christ vivant. Telle a été sa promesse: «Quand viendra le Paraclet... il me rendra témoignage. Et vous aussi, vous témoignerez» (Jn 15,26 27).

 

Comment célébrer spirituellement la mémoire du martyre des saints Pierre et Paul 

Apôtre Pierre et Paul

 

Tout le jeûne des Apôtres1 peut être considéré comme une fête spirituelle continuelle de l’Esprit Saint dans l’Église. C’est la fête de l’action apostolique et de la prière assidue pour que le Seigneur envoie des ouvriers à sa moisson, et qu’il désigne les pasteurs qu’il a promis à Jérémie: «Je vous pourvoirai de pasteurs selon mon cœur, qui vous paîtront avec intelligence et sagesse» (Jér 3,15).

Quant au martyre de Pierre et Paul au nom du Christ, en ce jour, martyre qui eut lieu après un long et très fructueux ministère, c’est une hymne de gloire offerte par l’Église à son Seigneur. L’offrande du sang du Christ sur la Croix fut la première glorification présentée au Père sur la terre, par le témoignage d’une entière obéissance et d’un amour fidèle jusque dans la mort. De même les Apôtres Pierre et Paul ont offert leur témoignage au Christ dans la plénitude de l’obéissance à l’Esprit Saint, pour l’amour et la gloire du Christ. Ainsi en eux et par eux, s’accomplit la promesse du Seigneur: «Quand viendra le Paraclet... il me rendra témoignage. Et vous aussi, vous témoignerez» (Jn 15,26 27)2.

Il est à remarquer que l’effusion du sang versé par les deux grands Apôtres, ensemble, le même jour, est le plus noble hymne de gloire et d’amour, offert par l’Église à la personne du Christ. Cela non pas sous la forme des mélodies et des cantiques des chantres professionnels d’aujourd’hui, mais par le renoncement, l’abnégation, l’acceptation de la sentence de mort, le rejet, la torture et la mise au ban de la terre des vivants, sans crainte, épouvante ni regret.

Aujourd’hui, en mémoire du martyre de Pierre et de Paul, le Seigneur nous demande cet authentique hymne de gloire et insiste pour que nous soyons prêts au sacrifice du sang. Le Seigneur demande l’hymne du renoncement à soi-même, avec les sentiments du Crucifié, la mort de la volonté propre et le rejet de toute façon de vivre selon la chair et pour la gloire des hommes.

Qui pourra alors célébrer aujourd’hui dans l’Esprit Saint, la mort de Pierre et de Paul pour l’amour du Christ, sinon ceux qui haïssent leur vie jusqu’à la mort (cf. Ap 12,11), ceux qui sont vigilants et se préparent à chaque instant comme Pierre, à mourir «d’une mort qui glorifie Dieu», selon la promesse du Seigneur à Pierre, rapportée par saint Jean dans son Évangile (cf. Jn 21,19).

Il est évident alors que la glorification de Dieu n’est pas exprimée par les louanges que la voix profère bruyamment, mais par les gémissements qui s’élèvent, dans la souffrance et la persécution jusqu’à la mort: «Tu étendras les mains et un autre te nouera ta ceinture et te mènera où tu ne voudrais pas. Il indiquait par là le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu» (Jn 21,18-19).

Mes bien-aimés, tel est aujourd’hui l’hymne de notre fête, et telle est notre résolution de glorifier Dieu et le Christ. Soyons toujours prêts à témoigner du Christ avec une pleine détermination, une entière fidélité, à nous renoncer nous-mêmes avec promptitude, jusqu’à l’effusion du sang, ce que nous ne pouvons obtenir que grâce à la plénitude de l’Esprit Saint. Amen.

 

Notes:

1 Dans l’Église copte, le jeûne des Apôtres s’étend de la Pentecôte à la fête des Sts. Pierre et Paul. Durant tout ce jeûne on commémore l’action de l’Esprit Saint dans les Apôtres. Cela éclaire l’occasion de cette homélie sur l’Esprit Saint et le martyre.

2 En grec témoigner et être martyr sont rendus par le même mot.

 

Droits d'auteur et propriété intellectuelle:

Père Matta El-Maskine (1919-2006) fut le Père spirituel du monastère de Saint Macaire le Grand, à Wadi El-Natroun en Egypte.

Ce texte a été traduit au Monastère de Saint Macaire en Egypte. Tous les droits d'auteur de cette traduction en français, écrite et audio, sont réservés au Monastère de Saint Macaire Le Grand ©, en Egypte. Merci de ne pas la reproduire sauf pour un usage privé.

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