L'Action Spirituelle

par Matta El-Maskine

PUBLICATION DU MONASTÈRE
SAINT-MACAIRE © 1

Wadi El - Natroun, Désert De Scete


Préface et traduction de
Raymond Bochra
Université de ReimsFrance

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Préface

"L'action spirituelle" est une exhortation adressée à la communauté des moines de Saint-Macaire par l'abbé Matta-El-Mesquine, le père Supérieur du monastère même. C'est un ermite qui a la connaissance approfondie des Ecritures et de la tradition ecclésiastique. De l'aveu de tous les siens, il est l'orateur le plus éloquent et le théologien le plus en vue actuellement au Moyen-Orient.

"L'action spirituelle" était, au point de départ, un discours oral improvisé, en mars 1965, pour un auditoire composé d'une vingtaine de moines et qui a été repris, par la suite, rédigé et édité par le monastère dans le but de l'édification spirituelle des moines et des laïcs. Ces moines, instruits et sérieusement appliqués à la recherche de la perfection, montraient un grand zèle pour l'étude et le faisaient avec un souverain plaisir et une grande utilité pour leur âme. Généralement, ils ne font pas profession d'ignorance ni même de science. Ils veulent simplement être non des savants, mais des chrétiens parfaits. Ils apprécient toujours les oraisons, les lectures et les études propres à leur faciliter la poursuite du but qu'ils poursuivent, c'est-à-dire la perfection dans le Christ. Ils placent la sainteté de la vie et la doctrine qui règlent les actions et les pensées humaines au-dessus des subtilités où se perd la science des conceptions vagues que produit parfois la philosophie.
Si nous avons entrepris de transcrire "l'action spirituelle", ce n'est pas par une préférence spéciale que nous attachons à ce texte, mais c'est plutôt, disons-le franchement, par un pur hasard que cette oeuvre nous est tombée entre les mains. Mais combien d'autres oeuvres de Matta-El-Mesquine sont remarquables par leurs études approfondies sur la Bible, sur les dogmes chrétiens et sur les événements dont il est lui-même témoin! Le thème de "l'action spirituelle" est l'exhortation à vivre dans le renoncement et à l'abri des distractions pour connaître la grâce et la sérénité. C'est un thème classique chez les auteurs spirituels orientaux mais Matta-El-Mesquine lui a donné un souffle particulier qui le distingue des Anciens par l'intérêt et l'application qu'il porte à l'étude sacrée, à la rhétorique et à la philosophie. C'est d'ailleurs l'intérêt que nous attacherons à l'étude de son texte qui représente un travail d'esprit copte contemporain tout en transmettant une tradition propre à ses ancêtres qui n'improvisaient pas la vie spirituelle ni ne l'apprenaient dans des livres. L'aspirant à la vie monastique devait se placer sous la conduite d'un moine ancien qu'on appelait "vieillard" qui était lui-même jadis initié à l'ascèse par un autre père spirituel. Ainsi se constituait une tradition spirituelle dans laquelle le disciple devait s'insérer, pour en devenir un chaînon à son tour. L'objectif de cette tradition n'est pas tout simplement d'obtenir d'un moine qu'il observe un certain nombre de règles et de préceptes extérieurs dans un cadre de vie donné, mais de l'amener progressivement à se conduire en tout selon l'impulsion intérieure du Saint-Esprit. Est-il besoin d'ajouter que comme la plupart des "vieillards" qui sont élevés à la dignité sacerdotale ou au gouvernement de l'Eglise, Matta-El-Mesquine mérite cet honneur par son savoir autant que par sa vertu?
Raymond Bouchra

Abuna Matta El Meskeen

 

L'ACTION SPIRITUELLE

Notre cheminement s'établit sur un fondement qui demande à être dégagé aussi bien pour les débutants que pour ceux qui déjà se sont décidés à poursuivre cette marche jusqu'au bout. Ce fondement, c'est la découverte d'un réel et ardent amour envers Dieu; une foi dépourvue de toute sollicitude en dehors de Dieu seul; un tranquille abandon à la volonté de Dieu; une constante disposition au renoncement à soi. Cette base est en réalité le contenu des commandements de Dieu. C'est l'évangile devenu règle de vie.

Ces quatre points ne sont pas obligatoirement et intégralement des conditions qui doivent figurer dans notre existence avant que commence le cheminement, il est cependant nécessaire d'en disposer d'une certaine façon dans notre âme et d'en éprouver le désir. Mais ce fondement en soi ne suffit pas pour former notre esprit ni pour garantir un cheminement sans danger. Il est encore autant difficile de parvenir au but du cheminement: l'aboutissement au royaume de Dieu et l'union avec Dieu.
Sur ce fondement, il y a donc lieu d'établir une action qui serait de même nature que le fondement et au jaillissement continuel. Une action qui s'accomplit dans l'homme grâce à Dieu. Une action menée à travers les tentations, les épreuves et les multiples peines qui, du dedans ou du dehors, atteignent l'homme. Une action qui s'accomplit, tout au long du chemin, par la pratique de la pénitence, par la soumission et l'abandon à Dieu de la volonté. Cette action met ainsi à l'épreuve la puissance et la solidité de ce fondement. Elle en affermit l'emprise et accroît l'étendue de sa base. Peut-on oublier comment le Christ a exprimé l'amour qui lui a fait accepter les souffrances et comment il a appris l'obéissance par la souffrance? L'obéissance jusqu'à la mort? Comment son plein abandon à été encore une fois mis à l'épreuve quand il s'en dégagea du haut de la croix: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?". Comment il exerça le renoncement à soi dans les souffrances volontaires de Gethsémani: "Que ce soit ta volonté et non la mienne", pour aboutir enfin à "tout est consommé".
Tout au long de sa vie, il est clair que le Christ, sur terre, ne cherchait pas à s'asseoir à la droite de la grandeur du Père, mais plutôt à accomplir sa volonté. C'est pourquoi il ne faut pas, tant que nous sommes en chemin, fixer nos regards sur des faveurs ou des dons de Dieu à obtenir. Même de simples faveurs ne doivent être un objet de demande instante dans notre prière. Il suffit d'accomplir de tout son coeur la volonté de Dieu et de donner pour but à notre action sa volonté, en toute soumission et avec reconnaissance, quelle que soit la situation par lui permise; quelle que soit l'occasion qu'il choisisse pour nous, en ayant confiance d'être sous sa protection quoi qu'il advienne. Ce dont nous avons besoin dans notre action, c'est d'un grand attrait pour la perfection chrétienne, - elle seule plaît à Dieu - mais un attrait conforme à son désir à lui et la manière qu'il choisit.

La perfection n'est pas l'objet d'un souhait projeté dans un avenir obscur mais plutôt un besoin de l'esprit, dans le moment même actuellement vécu. Maintenant nous possédons nos intentions et nous pouvons les offrir à Dieu, tandis que l'avenir, Dieu le possède en totalité et nous n'en possédons absolument rien que nous pourrions lui donner. Qui croît pouvoir offrir son avenir à Dieu demeure semblable à celui qui ferait don d'un capital illusoire. On ne connaît rien de l'avenir; il n'est pas dans le champ de notre pouvoir, et spirituellement, il est indiscernable. L'instant que nous vivons maintenant est tout ce que nous possédons de l'existence.

Dans l'instant présent, nous prenons conscience de nous-mêmes, nous pouvons discerner avec clarté ce qu'il y a en nous de défectueux, mais aussi, ce qu'il y a de moyens inexploités. Là aussi, nous pouvons contempler, selon ce qui est réellement en nous, la volonté de Dieu vis-à-vis de ce que nous avons à faire. La perfection chrétienne se précise pour nous à présent en fonction de la réalité que nous percevons; parce qu'elle existe en nous et que nous la voyons si nous le voulons, aussi clairement qu'à présent le ciel est au-dessus de nous et la terre en dessous... Mais si nous prenons du recul pour examiner notre passé, nous l'apercevons enténébré et dispersé comme par un vent qui nous prend et nous dépasse sans que nous puissions le poursuivre ou savoir où il est allé. Si nous portons là notre imagination, nous nous enfonçons dans nos pensées, nous allons à l'échec ou du moins à l'imperfection. Et si nous essayons de percevoir l'avenir; nous nous enfermons dans la prévision de pensées embrumées et obscures qui gênent notre vision et nous privent de discerner la perfection que Dieu souhaite pour nous.
Ainsi notre espérance ne porte que sur la réalité établie devant nous en vue de l'action lucide; car si nous perdons la finesse du présent en nous et manquons, par indolence, d'agir en ce moment seul opportun, c'est la vie entière qui nous échappe.
Nos actions cependant, bien qu'elles puissent enfermer un amour, une foi, un renoncement à soi, un abandon à la volonté de Dieu, ne nous amènent pas par elles-mêmes à un état de sainteté; elles ne nous disposent à aucun don; elles ne peuvent même pas nous introduire dans un état de pleine sécurité et de paix.

Qui donc peut accorder tous ces donc? C'est Dieu... Le Dieu qui ne cesse de conduire l'âme docile dans les chemins difficiles et les épreuves, d'obscurité en obscurité, parmi les inquiétudes provoquées par des faits qui n'ont apparemment aucun but. Cela pour la mener, par l'affrontement au réel et l'acceptation de pénibles épreuves à passer à travers le drame du monde et l'inimitié des méchants; par là, Dieu l'initie à des dons inaperçus et au maintien d'une haute spiritualité.

Les dons de Dieu ne sont pas entre les mains des anges ni dans les hauteurs des cieux. Ils se rencontrent dans les confrontations quotidiennes qu'occasionnent pour nous la chair, le monde et les hommes. A elles seules, ces confrontations ne procurent pas le don de Dieu; mais c'est pour Dieu que nous nous abstenons des fautes de la chair, que nous affrontons le mal qui existe dans le monde et qui existe dans l'homme.

Le don de la lucidité spirituelle découlant seulement des obscures ténèbres que l'esprit traverse dans l'inquiétude et l'étonnement de ses épreuves, aux prises avec le réel où se trouve cachée la vérité. La vraie joie et la fidèle persévérance ont pour source voilée les peines et les douleurs que l'homme est d'abord porté à repousser. Mais avec la patience, l'homme finit par découvrir qu'il n'y avait là qu'une fausse contrainte masquant une vérité ferme et constante, et rayonnant dans l'esprit d'une joie divine non menteuse. L'amour divin, dans sa grâce et son immensité, l'homme ne peut le savourer qu'après le passage de son esprit sous le pressoir de l'inimitié, de la haine, de l'exaspération des hommes.
Mais de soi, l'obscurité ne produit pas de la lumière, et de soi la tristesse n'établit pas la joie, pas plus que la haine ne fonde pas l'amour. Ainsi de soi, la terre ne produit pas les plantes, il faut la graine, semée avec attention et soins. Et même, ce n'est pas n'importe quelle graine mise en terre qui germe, mais seulement celle qui contient la vie!
Pareillement, faut-il que l'esprit soit vivant et dans un état de parfaite soumission à Dieu pour que la main de miséricorde le place dans la terre des épreuves avec les soins et de la manière qui l'aideront à profiter de l'obscurité, de la douleur, de l'écrasement et lui communiquer ainsi le mouvement de vie éternelle, où se manifestent les attributs de l'éternité: joie, amour, paix et persévérance.
Nous constatons ainsi qu'à l'homme en chemin, il est recommandé d'être en état d'éveil permanent à l'égard de toute la réalité de sa vie, portant son regard attentif sur ce qu'il y a en lui de vérité omniprésente, exigeante d'action et de labeur. Il lui est recommandé d'être prêt à affronter toute circonstance incommode et tout antagonisme, dans une attitude positive qui sait voir les dangers réels, tirant profit de tout ce qui s'effectue en lui ou pour lui, s'unissant à Dieu en toute tentative, lui soumettant entièrement sa volonté, sans inquiétude ou trouble, quelle que soit la situation et sans angoisse ni hésitation, si longue que soit l'épreuve. Cela sans se hâter de présumer la cause et sans se presser non plus de connaître les conséquences...

 

L'ÉVEIL DE L'ESPRIT ET LE COMMENCEMENT DE L'ACTION SPIRITUELLE

L'esprit est tellement attaché aux occupations sensibles, aux tâches et aux intérêts relatifs aux événements temporels du quotidien qu'il finit par perdre sa capacité de se distinguer du corps et par ne se concevoir que soudé aux sensibilités corporelles. Quelles que soient les tentatives de se faire une image de l'esprit séparé du corps, on n'atteint qu'un niveau de l'imaginaire à travers les formes et les mouvements de l'intelligence qui sont loin d'être dégagés des impressions du corps et de l'élément sensible. Ainsi s'illusionne l'esprit, ainsi se trouve-t-il poussé à admettre que le monde de l'homme se réduit à ce qui peut être concevable. Ainsi éprouve-t-il de grandes difficultés à concevoir des objets éternels sans y mêler le temporel et le corporel comme si le royaume des cieux qui ne se touche ni ne se goûte sensiblement s'obtenait par le manger et le boire.

S'il arrive à l'esprit de mettre en question la prière, il sera parfaitement incapable de discerner réellement les pensées spirituelles. En conséquence, il lui serait difficile de mener l'action spirituelle dans un contexte spirituel! Un tel esprit, avant de s'exercer dans la prière ou de tenter d'accéder au milieu purement spirituel, a d'abord besoin d'apprendre à s'apaiser, à cesser de porter son intérêt aux attraits sensibles. Que de tout son effort, il tâche à se débarrasser de la servitude du corps et des sens. Ce qui n'exige aucunement d'écarter charges et obligations physiques ou de négliger les besoins de tous les jours. Que l'esprit seulement se libère autant que possible par ses pensées, sentiments et attraits spirituels des tendances corporelles, des pensées, de la sensibilité et des attraits temporels. L'esprit commence alors à connaître ses capacités, ses dons et le but pour lequel ils lui ont été procurés et à exercer ses propres capacités qui n'interviennent pas dans les affaires du corps. Ainsi l'esprit commence-t-il sa préparation à l'action spirituelle.

L'esprit cependant ne peut se livrer à l'action spirituelle sans acquérir le regard spirituel, l'oreille spirituelle et la langue spirituelle, en s'illuminant par la lumière de la connaissance née de la vérité, comme il a été dit par le Seigneur.

Ces acquisitions ne sont pas le fruit d'une recherche ou de nombreuses lectures, moins encore d'un apprentissage, de l'argumentation ou du débat comme c'est le cas pour l'usage de la raison, ou pour le développement des aptitudes corporelles et techniques qui dépendent des sens. Au contraire, pour devenir spirituel, apte à percevoir l'éternité et à s'initier à l'action spirituelle, il importe que l'esprit se dépouille de tous les moyens sensibles innés du corps, au point qu'il cesse d'avoir recours à l'habileté de la pensée, à la finesse de l'imagination; cesse de s'appuyer sur la puissance de l'expression, sur l'éloquence et la rhétorique, sur la conversation et l'influence qui sont toutes rassemblées par l'Évangile dans l'expression: "La sagesse du monde". Or il est indispensable à l'esprit qui entreprend l'action spirituelle, de saisir les objets spirituels et de les admettre par un pouvoir devenu personnel. Car les capacités de l'esprit sont spirituelles! Quant à la pénétration spirituelle et l'action spirituelle représentées par la croix, le monde les ignore. C'est là, très clairement, ce que dit le livre: "Si quelqu'un parmi vous pense qu'il est sage; qu'il devienne ignorant pour devenir sage!". C'est-à-dire qu'il lui faut nécessairement renoncer à la sagesse du monde qui n'est par elle-même que temporelle, sensuelle et corporelle.

Enfin, jusqu'au moment où l'esprit commence à se livrer à l'action spirituelle et à la goûter, l'esprit continue dans sa prière et le dialogue avec Dieu, à user du langage courant des mortels et des manières qu'ils emploient dans la conversation humaine pour exprimer ses sentiments, embellir ses dires et se créer des excuses.
Mais quand l'esprit devient capable de renoncer à ces façons, il devient capable de communiquer avec Dieu par ses propres forces, sans langue, sans le langage parlé des hommes et sans les façons et les artifices du sentiment et de l'expression. Petit à petit l'esprit parvient à exprimer à Dieu ses profondes impressions et le fourmillement de sentiments qu'il ressent pour lui ou que suscitent les objets de l'éternité et que le langage humain, quel que soit le niveau de l'exactitude, de richesse et de sagesse auquel il parvient, ne peut rien en saisir, ni élucider, ni exprimer.

Grâce à ces moyens nouveaux, l'esprit peut présenter son amour au Christ, non par des paroles mais par la ferveur, par le mouvement intérieur de l'esprit et un retentissement spirituel qui déborde du subconscient. C'est l'amour qui s'explique par l'amour, la soumission par la soumission et la résignation par la résignation. Telle est l'action spirituelle affranchie de toute intervention du corps.
Quand l'esprit s'éveille et commence à observer son action spirituelle intérieure, alors il peut comprendre les objets spirituels, leurs directions et leurs natures; il peut même vivre cette connaissance de la vie éternelle et de l'immortalité sans ombres corporelles, sans interposition des sens ou intervention de méthodes humaines: "Ce qu'aucun oeil n'a jamais vu, ce qu'aucune oreille n'a jamais entendu et ce à quoi personne n'a jamais songé. Paroles qu'on ne peut proférer et dont il ne sied pas d'en parler - Dieu nous les a révélées par son esprit". Par cette connaissance spirituelle, dépouillée des difformités d'une pensée alourdie par le corps et dépouillée de rembarras des intérêts sensibles, l'esprit commence à saisir la vérité comme s'il y demeurait et à travers laquelle il touche Dieu.

Mais que l'esprit demeure dans la vérité et en Dieu, n'est pas le fruit d'un effort corporel, ni même si cela était possible, de la mort des sens; c'est le fruit de la permanente soumission à Dieu et du continuel éveil du coeur tourné vers l'action spirituelle qui le conduit à achever la connaissance (des choses divines). Ces paroles ne sont pas réservées aux lettrés, mais elles sont pour l'homme en tant qu'homme. Pour tout homme, quelle que soit son éducation, ou excellente lui ayant procuré toute science, ou défaillante, celle de l'illettré qui ne sait ni lire ni écrire. Il convient particulièrement à l'intellectuel de redevenir ignorant car "Dieu a préféré sauver ses fidèles par des prédicateurs ignorants".

L'esprit qui parvient à la connaissance de soi ou qui a exercé l'action intérieure menée par la sincère expression du coeur, est certainement conduit par l'amour et la ferveur intérieure à continuer toute activité extérieure telles que sont les actions de la piété et celles de toutes les vertus, avec l'appui de l'âme. Cette activité extérieure qui se manifeste comme une action du corps, est en ce cas, une extension de l'action spirituelle intérieure; et par conséquent, elle est aussi une action spirituelle.
Quant à l'activité extérieure, si elle ne procède pas de mobiles purement spirituels et d'une conformité avec la vérité et avec Dieu, elle est peu utile et nous ne dirions pas insignifiante...

Le signe à quoi reconnaître que les oeuvres réalisées - services ou adoration, piété ou vertu, ascèse ou toute autre action, quoi que ce soit - émanent réellement de l'intérieur et que la source est purement spirituelle, c'est qu'elles soient toutes réalisées, non par obligation, par l'effet d'une pression ou d'une contrainte, ou par lassitude, mais au contraire avec joie et allégresse, avec ardeur, zèle et libéralité. Car l'amour serait alors la bienheureuse origine de laquelle dériveraient tous les mobiles! "L'homme bon, du bon trésor, du coeur, tire la bonté".
L'amour est le trésor de l'homme bon, il inspire à l'esprit le service, l'adoration, la vertu, l'ascèse et tout ce qui est bon! Là où l'angoisse et l'inquiétude des conséquences n'existent pas. Car l'oeuvre s'opère selon la volonté de Dieu, par un motif d'amour acquittant la dette de l'amour. "Quant à celui qui accomplit une oeuvre, la grâce ne lui est pas imputée sous forme rémunératoire, mais plutôt sous forme de dette".

C'est un danger d'avoir pour motif de nos oeuvres de nos services rendus, de nos adorations, de notre pratique des vertus, un désir d'atteindre une étape ou de mener des essais qui permettraient d'acquérir un objet visé. Car ainsi l'esprit se trouve condamné à se cantonner dans ses oeuvres, dans un souci exclusif de soi. L'esprit les préfère et s'en réjouit dans la mesure où elles lui paraissent profitables. Il est rendu de plus en plus fier par sa réussite dans cette voie. Il s'accommode si bien de la rigueur exigée par ces avantages qu'il s'endurcit dans l'espérance des biens qu'ils promettent. Il tire vanité de ces règles à force de les observer avec soin. A la fin, s'hypertrophie le souci du moi, il s'épaissit et se gonfle; même en pratiquant la piété. Cependant, nous avons ici un apophtegme que l'on peut nommer: parole de secours! "L'action doit provenir de Dieu et orienter vers Dieu" ou comme dit la Bible: "Me voici arrivé, mon Dieu, pour accomplir ta volonté". C'est de cette façon que le Christ a vécu, et c'est ainsi que vivent les anges et tous les saints du ciel; c'est de la même façon qu'ont agi les Pères, les Prophètes et les Envoyés de Dieu, loin, très loin de la satisfaction de soi ou de la recherche de l'intérêt personnel... Telle est la nature de l'action spirituelle.

enluminure

 

LA SÉRÉNITÉ

Pour l'homme spirituel - l'ascète - qui chemine sur la route de l'indigence, la véritable sérénité est de garder sa vie du vide. Le repos du corps lie à une dimension temporelle est semblable à l'arrêt de l'heure temporelle et à l'engourdissement qui ressemble au sommeil. Apaisement mensonger,_ car le temps ne peut pas s'arrêter; il se prolonge et passe furtif, au delà du conscient de l'homme, et, se suivant, les heures, les jours, les mois, et les années sombrent dans le gouffre de la mort ou de la non-existence. Et subitement, la conscience de l'homme s'éveille pour trouver que le temps s'est allie contre lui avec la mort et le gouffre; et que l'occasion de l'immortel et de la vie éternelle est, pour lui, devenue plus faible qu'elle ne l'était!

Le temps lui-même se déroule dans un immuable équilibre et selon une loi inflexible; il forme à l'intérieur de l'homme des tas harmonieux d'incidents physiologiques et psychologiques qui ne sont que l'expression d'un passé inflationniste et qui ne cesse, chaque jour, de charrier de nouveaux incidents influençant ainsi son comportement, son tempérament, son activité et tous ses mouvements. La réalité dont on ne peut pas se défaire est que l'homme est une histoire compilée, produite par les jours et qui, en fin de compte, achève de lui donner son aspect humain, non seulement du point de vue de la stature du corps, mais encore de la grandeur de l'âge où s'inscrivent la richesse et la profondeur de la personnalité humaine compte tenu des incidents de parcours et du comportement de l'homme à leur égard.

Mais il se trouve dans l'homme une autre dimension, supra-temporelle et qui en est séparée, elle ne dépend pas des changements physiologiques, n'est pas soumise à l'influence psychologique, elle est presque séparée de la poussière de la terre, de tout ce qui en procède ou y revient. Cette dimension intemporelle ne s'accorde pas au mouvement du temps car elle n'est pas de ce monde. Ce pourquoi elle n'a pas d'unité de mesure. Elle est seulement soumise à la disposition directe de Dieu. C'est la loi de l'immortalité ou de la vie éternelle.

Quand l'homme se conduit selon la dimension temporelle, sa conscience se meut dans la dimension de l'heure et du jour. Il adhère à la terre, au ciel et à tout ce qu'ils renferment. Il est soumis à la loi du mouvement et du changement qui nécessairement conduisent à l'anéantissement. Mais lorsqu'il suit la loi de l'immortalité, il ressent quelque chose de l'infini, de l'existence absolue et de la vie éternelle. Il adhère à la vérité et se transforme en elle. C'est ce qu'exprime la théologie par l' "Union à la Nature Divine". Ces deux dimensions: temporelle, intemporelle vont de pair dans l'homme, appelé à vivre selon ces deux dimensions à la fois, soumettant le temps et poursuivant l'immortalité! Et autant l'homme se presse de suivre l'une de ces orientations, autant l'autre s'amenuise et semble rapidement reculer.

L'attachement à la terre et aux objets terrestres quand il atteint le degré de la passion dans le plaisir ou le souci et l'inquiétude hâte la conduite de la vie dans sa dimension temporelle et la soumet, en conséquence, fatalement, à la loi du dépérissement vers le néant qui est celle du temps.

S'attacher à la vérité - et la vérité c'est Dieu - et s'occuper de l'amour et de la vie éternelle jusqu'au don de soi et livrer son âme, c'est la marche accélérée dans la dimension intemporelle et c'est, en conséquence, pratiquer la loi de l'éternité que Dieu gouverne.

Celui qui s'enferme dans la dimension temporelle et use ses forces à y patauger, s'affronte à un vide intérieur; car la vie éternelle s'échappe de ce qu'il y a en lui de plus profond, ou bien s'endurcit comme si elle était un ennemi ayant fait en lui sa demeure!

Celui qui, au contraire, se meut dans la dimension divine, sent le temps s'évader de sa personne et passer derrière lui; ainsi d'un homme voyageant en chemin de fer, qui voit les poteaux et les arbres fuir comme dans l'horreur pour devenir minuscules, jusqu'à disparaître de l'existence du voyageur qui reste stable à sa place, prenant bien son parti de la hâte et de l'anéantissement du décor. Ainsi le monde entier et tous les objets qui s'y trouvent se replient en quelque sorte, se minimisent et disparaissent derrière celui qui avance sur la route de la vie éternelle.

L'homme qui est loin de Dieu s'affronte soit à un certain sentiment d'arrêt du temps, soit à une certaine insensibilité vis à vis du temps parce qu'il y est plonge! L'arrêt du temps est un vide meurtrier pour l'esprit destiné à passer à travers le temps et aller au-delà. De même l'homme qui se lie au monde, en lui germe un sentiment enfle du monde, de l'importance et de la grandeur des objets qui y sont disposés. Car l'homme, en soi, est magnifique dans l'être de sa création et de sa formation; et tout ce qui entre dans le domaine de son attention devient magnifique dans sa pensée consciente, comme dans l'illusion d'une vision trompeuse. C'est le secret de la divinisation de l'univers et de la matière chez certains physiciens et chez les communistes. Au contraire, l'homme uni à la vérité, dans sa marche vers l'éternel, reçoit une ample impression du temps qui se détache de lui comme si les jours et les années devenaient petits à ses yeux, perdant de leur valeur à mesure que leur vitesse s'accroît. Se crée ainsi en lui un sentiment de plénitude car leur fuite rapide rend plus intense en lui le sentiment de prolongement et de son rapprochement du but suréminent.

Pareillement pour l'homme qui vit en Dieu, le monde se dissocie de son intégrité, et les choses et les événements qui s'y produisent paraissent être dans la réalité futiles comme des jouets d'enfants et comme leurs querelles. Il existe une vraie sérénité et une sérénité trompeuse.

Dans le contexte "dimension temporelle" une halte est un arrêt momentané ou prolongé du labeur de l'homme pendant lequel il reste tranquille et seul. Ce qui n'engendre pas un vrai repos mais refoule plutôt l'homme dans l'effrayant vide temporel. Car même dans l'arrêt momentané ou dans l'arrêt prolongé du labeur de l'homme, il est impossible de se libérer du mouvement temporel; l'homme y paraîtrait comme marchant sur place! Ainsi augmente son emportement contre le temps qui devient comme une force qui l'oppresse et le foule de tous les côtés.

L'homme ne peut se libérer du temps que s'il entre en son être profond et s'attache à la vérité et à la vie éternelle, c'est-à-dire s'attache à la dimension intemporelle et croit à l'immortalité. Il est impossible de trouver le vrai repos par cessation de l'effort corporel car la nature étant esclave du temps, est prête à se venger de toute créature vivante qui a l'audace de s'arrêter de la servir; à moins que la cessation ne soit qu'une détente pour rassembler ses forces et reprendre le service et le labeur d'une façon plus efficace et plus active! Le temps est toujours contre l'inaction! Or la nature proscrit le repos, en soi. Le vrai repos implique donc, dans son fond, non la cessation du travail mais une solution apportée au problème du temps comme une issue à sa perplexité et de s'élever au-dessus du statut de la nature et sa nécessité.

Ainsi par rapport à l'homme, repos et inaction deviennent parfaitement clairs dans une conduite conforme à la dimension intemporelle (de l'homme). C'est-à-dire par l'accès à la vie éternelle et par l'attachement à Dieu, là où le repos n'est pas cessation de l'effort à tout prix, mais détachement (que l'on garde) envers lui. Là où la passivité ne vient pas de l'effacement du moment de l'heure temporelle dans la conscience mais d'un dépassement du temps.

Tout homme, y compris l'ascète, est sujet à rechercher la sérénité. Cette tendance si forte à la sérénité vient de la douleur du joug du monde (temps) et de la faiblesse de la chair (mouvement). C'est pourquoi l'homme est amené comme par force à chercher la sérénité, au plus court chemin; c'est-à-dire en fuyant le temps et en fuyant le mouvement.
Le Messie - béni soit son nom - découvrait ce sentiment dans l'homme. Il l'a donc invité à la véritable sérénité en acceptant son joug propre, affirmant que son joug est doux et son fardeau léger. Ce qui ne s'établit pas sur la cessation de l'effort physique ou dans le refuge d'un silence apparent, mais sur le passage à la vie éternelle, passage au-delà du temps.

Or, le cheminement vers la vie éternelle n'abolit pas le temps et n'écarte pas non plus le mouvement. Mais il s'en sert comme un homme, pour monter, utilise les marches d'un escalier, il reste donc, en tout les cas, devant nous, de l'effort (à produire) et du mouvement (à déployer)!

Or, dans la promesse du Seigneur relative à la sérénité: "Vous trouverez une sérénité pour vos âmes" un fond secret et mystérieux se trouve dans le sens du mot "joug". Le joug, l'attelage, indique la compagnie du Seigneur, pour nous au cours du cheminement, car le joug n'est pas porté par un seul, il s'attache sur deux cous. Le savent ceux qui labourent avec la charrue; si un boeuf vigoureux et un boeuf faible s'accompagnent, tout le travail de la charrue sera assumé par le plus fort!
O mystère béni! Dans la compagnie du Seigneur une sérénité certaine pour nous. Mais c'est une invitation de sa part, non une audace de la nôtre. Même le petit effort qui nous reste à accomplir, il s'en charge pour nous.

Voyez-vous, comme le Seigneur est bon!

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