LA CROIX, SOURCE DE JOIE ET SOURCE DE GLOIRE

Par Père Matta El-Maskine, Monastère de Saint Macaire Le Grand ©

 

Dans ce titre, il semble y avoir une contradiction flagrante. Comment la Croix, qui est un symbole d’injustice, de tourment et de honte, peut-elle être une source de joie et de gloire ? Cela paraît déraisonnable. Ce qui est contraire à la raison n’est-il pas folie ?

Certes, et c’est pourquoi nous devons devenir fous si nous voulons goûter la joie de la Croix et être touchés par sa gloire; fous par rapport à l’injustice, au tourment et à la honte. Cela nous devons l’ignorer momentanément, afin que la joie et la gloire de la Croix puissent nous envahir. Comment donc pouvons-nous ignorer l’injustice, le tourment et la honte ?

 

Exaltation de la Croix

Atelier Le Roseau  © - Exaltation de la Croix

Bien des gens se réjouissent dans la Croix du Christ, parce qu’il a souffert, est mort sur la Croix et que par ses souffrances et sa mort, nous avons reçu le salut, et le salut est la plus grande des joies. C’est la délivrance d’une mort éternelle. Le Christ nous a sauvés de la souffrance et de la mort au sens spirituel et éternel, car le Christ est un esprit éternel et la joie du salut est par conséquent spirituelle et éternelle (cf. Heb 9,14).

Mais, se réjouir simplement de la souffrance et de la mort d’un autre est une attitude sadique, insensible, absolument négative. Se réjouir de cette façon ne serait pas ignorer l’injustice et le tourment, mais ignorer le Christ. Car le grand mystère du Christ est qu’il ne se présente pas pour moi comme un autre, mais il me représente moi-même, ma chair, mes os, mon esprit et tout ce qui est en moi.

Dieu était absolument différent de l’homme. Il possédait une nature et moi, une autre nature. Il n’aurait jamais pu me représenter, ni moi, je n’aurais pu le représenter, si le Christ, le Fils de Dieu, ne s’était incarné dans ma nature. Désormais, il me représente totalement devant le Père. Lorsque son Esprit demeure en moi, je le représente totalement devant ceux qui ne le connaissent pas encore. Il devient, pour ainsi dire, pécheur devant le Père, implorant la justice de Dieu pour moi. Moi-même, grâce à son Esprit éternel, je commence à paraître devant le Père, comme si j’étais le Christ lui-même, comme si j’étais juste, comme si j’étais le propre fils du Père. Aussi est-il écrit que le Christ a été glorifié « pour conduire à la gloire une multitude de fils. » (Heb 2,10).

Serait-il possible que la Croix du Christ, c’est à dire sa souffrance et sa mort, devienne une source de joie et de gloire pour moi, sans que sa souffrance ne devienne ma souffrance et que sa mort ne devienne ma mort par mon union à lui ? C’est inconcevable. Tout ce qui appartient au Christ est devenu mien : sa Croix, sa gloire, sa joie, sa Passion, tout.

Comment donc souffrir avec lui, afin de se réjouir et d’être glorifié avec lui (cf. Ro 8,17) ?

Il se peut que par notre parole émouvante nous puissions dans une prédication inciter facilement une assemblée à participer à la souffrance du Christ, à sa gloire, et à tout ce qui le concerne. Nous pouvons même persuader nos auditeurs, qu’ils ont été purifiés et justifiés, rien que par nos paroles. Nous pouvons les appeler à la joie et à la gloire, comme si la joie était une simple idée et la gloire une simple persuasion. Le prédicateur n’a plus qu’à terminer en criant « Alléluia ! » et toute l’assemblée se mettra à danser et à se réjouir dans la Croix du Christ. Mais lorsque la Croix entre véritablement dans nos vies, la danse s’arrête, les acclamations se taisent et les lèvres ne crient plus « Alléluia »; nous nous tenons là, en implorant que la croix nous soit enlevée. Alors, si Dieu est lent à répondre, commencent les gémissements. Nous nous mettons à interroger Dieu, à lui faire des reproches, puis nous cessons de lui parler et nous nous détachons de lui. À la fin, le rideau tombe sur notre brève romance avec Dieu ; elle se termine dans la tragédie et la désaffection.

Ce serait une approche fausse et totalement illusoire de la joie spirituelle. Ce serait une connaissance de la Croix basée sur des mots et des phrases et non sur des actes de vérité.

Quel est le chemin qui mène à la vraie joie et qu’est-ce que la véritable Croix ?

Lorsque nous souffrons d’une injustice flagrante, le Christ est dépouillé de ses vêtements, il est prêt pour la Croix.

Lorsque le chagrin et la douleur frappent aux portes de notre existence, le Christ est élevé sur la Croix.

Lorsque nous sommes profondément atteints par l’épreuve, le Christ est cloué sur la Croix, dans les mains et dans les pieds.

Lorsque notre honneur est traîné dans la boue et que nous perdons tout ce que nous possédons, le Christ incline la tête et remet son esprit.

Alors plus rien ne sépare ma croix de la Croix du Christ. Mon épreuve est une répétition de ce qui a eu lieu lors de la Crucifixion. Le Christ en est sorti victorieux. Voici que cela se renouvelle aujourd'hui, pour moi, dans mon propre intérêt.

 

Crucifixion de notre seigneur

Fresque de la Crucifixion de Jésus - Spiritualité Orthodoxe ©

Ma croix doit passer par trois étapes pour être transformée en joie du Christ :

Première étape : L’acceptation

Si je crois véritablement en Dieu, si je crois qu’il est tout-puissant, alors je dois lui confier ma vie, sachant en qui j’ai cru, confiant dans les bras du Seigneur éternel, capable de garder ce que je lui ai confié et de me ressusciter de la mort.

Par cette foi et cette confiance, il m’est facile d’accepter la croix, quelque soit la forme qu’elle peut revêtir : une maladie chronique, une écharde dans ma chair, ou dans celle de quelqu’un que j’aime, la trahison d’un frère ou d’un ami qui avait été mon compagnon bien-aimé, mon confident, une perte matérielle et une pauvreté humiliante, l’injustice, la persécution et l’oppression, la critique, la diffamation, les avanies. D’une manière ou d’une autre, tout cela c’est la croix.

Si mon regard est constamment fixé sur le Christ de ma vie, si sa Croix et sa Passion sont fortement imprimées dans mon cœur et dans ma chair, j’accepterai, oui j’accepterai ma croix. Elle ne fera que se placer dans le sillage de celle du Christ.

Dès lors que j’accepte ma croix, Dieu essaie de vérifier mon acceptation, ou plutôt de me raffermir moi-même dans mon acceptation. Il fait peser un peu plus sur moi cette épreuve. Cela peut se prolonger, afin que je puisse m’assurer moi-même de mon propre consentement, et que Dieu aussi puisse me faire confiance. Alors se réalise le premier mystère de la Croix : l’acceptation se transforme en reconnaissance, par l’œuvre de la grâce en nous. Cette reconnaissance est un don précieux, presque miraculeux. Elle est accompagnée habituellement de joie et de bonheur. De cette manière, le mal se transforme en bien pour moi, grâce à la Croix du Christ et au bienfait de l’acceptation.

 

Deuxième étape : La reconnaissance est mise à l’épreuve.

Après avoir été tout d’abord confondu par cette surprenante capacité d’action de grâces, au milieu de la souffrance et au plus fort de l’épreuve, l’homme se considère soudain avec étonnement : « Comment puis-je être reconnaissant, alors que je suis humilié ? » – « Pourquoi devrais-je remercier Dieu, alors qu’il pourrait éloigner de moi cette épreuve, et qu’il ne le fait pas ? »

Ainsi l’âme se débat contre le don de la reconnaissance. Elle se trouve partagée entre la reconnaissance et une souffrance lancinante. Mais si elle s’attache à la reconnaissance et continue à rendre grâces, défiant jour et nuit la douleur et l’épreuve, alors se produit le second miracle, le second mystère de la croix : l’action de grâces se transforme en joie, don de Dieu encore plus grand.

 

Troisième étape : La signification de la joie

Qu’est-il arrivé ? Comment puis-je me réjouir au milieu de la privation et de l’injustice ? Comment puis-je être heureux alors que je suis éprouvé par le feu et que je brûle dans les souffrances ? La joie est la marque certaine de l’âme qui s’est échappée du domaine de la tristesse et a cessé de s’appesantir sur les peines et la dure réalité de cette vie. Comment cela a-t-il pu se produire ? Comment ai-je pu méconnaître la douleur, l’injustice et l’humiliation, alors que j’étais suspendu à ma croix, en proie à la tentation ?

Là se trouve le troisième mystère de la Croix : le mystère de l’union. Union à quoi ? À la volonté et au bon plaisir de Dieu. Ma croix est la volonté de Dieu pour moi; aussi lorsque je l’ai acceptée, ai-je accepté la volonté de Dieu, et lorsque je rendais grâces pour la croix, je rendais grâces à la volonté de Dieu, et celle-ci s’emparait de moi. Lorsque je me réjouissais de ma croix, ma volonté s’accordait parfaitement à la volonté de Dieu, et la gloire et la joie de la croix reposaient sur moi. Cela répondait pleinement au bon plaisir de Dieu.

« Dans la mesure où vous avez part aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l’allégresse » (1 Pi 4,13).

Frères, réjouissez-vous dans votre croix, afin que repose sur vous le bon plaisir de Dieu !

 

Droits d'auteur et propriété intellectuelle:

Père Matta El-Maskine (1919-2006) fut le Père spirituel du monastère de Saint Macaire le Grand, à Wadi El-Natroun en Egypte.

Ce texte a été traduit au Monastère de Saint Macaire en Egypte. Tous les droits d'auteur de cette traduction en français, écrite et audio, sont réservés au Monastère de Saint Macaire Le Grand ©, en Egypte. Merci de ne pas la reproduire sauf pour un usage privé.

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