LE FONDEMENT DIVIN DE LA VIE MONASTIQUE1

Par Père Matta El-Maskine, Monastère de Saint Macaire Le Grand ©

 

– Quel est le fondement spirituel du monachisme copte?

– La vie monastique a commencé avec S. Antoine, lorsque celui-ci obéit au commandement évangélique qui dit: «Va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, (...) puis, viens, suis-moi, en portant la croix» (Marc 10,21). Lorsqu'Antoine obéit à ce commandement en le prenant à la lettre et qu'il s'élança vers le désert pour y résider, il y mit une présence humaine, personnelle et vivante, faite d'obéissance extrêmement fidèle au commandement. C'est cette présence humaine vivante, basée sur l'obéissance à l'Évangile, qui devint le noyau premier, ou la première semence évangélique du monachisme. Elle était douée d'une puissance réellement divine de rayonnement et d'attraction. L'obéissance à l'Évangile et sa mise en pratique, au plan du vécu quotidien, par un homme qui y met toute sa foi et sa fidélité, a donné le modèle de la vie monastique évangélique. Celui-ci témoigne de la lumière et de la puissance que recèle en soi le commandement divin. Il en témoigne par une expérience vécue, réussie, parlante, qui séduit le cœur de quiconque cherche à vivre l'Évangile.

Le fondement de la vie monastique a deux aspects: un aspect humain qui se traduit par l'immense désir de l'âme qui aime Dieu, et un aspect divin qui consiste en un appel évangélique secret, une mystérieuse attraction divine. Antoine a ressenti ce désir et cet appel. Il y a répondu généreusement. Il a ainsi fait naître dans le désert la mise en œuvre exemplaire et réussie d'un tel désir et d'un tel appel. Aussi sa joie en Dieu dépassait-elle tout ce que l'on peut imaginer. Avec le soutien de la puissance de l'Évangile, il vécut de cette joie en Dieu jusqu'à l'âge de 105 ans. Il a ainsi prouvé l'authenticité de ce désir de sortir et de partir au désert par amour pour Dieu, et en même temps l'authenticité de cet appel venu de Dieu pour tout quitter et pour suivre le Seigneur. Tel est l'idéal monastique que S. Antoine a transmis au monde.

– Dans quelle mesure le monachisme copte contemporain est-il proche ou loin de ses origines?

– Le monachisme contemporain est conforme à la démarche d'Antoine quant au désir ardent de suivre le Seigneur. Toutefois aujourd'hui les mobiles sont différents. Dans la plupart des cas, au cours des siècles et jusqu'aujourd'hui, on ne retrouve plus comme mobile principal cette obéissance vive et spontanée au commandement évangélique, obéissance qui a poussé Antoine à sortir au désert. L'élément vital de la démarche d'Antoine était en fait le dynamisme du commandement divin, autrement dit, la puissance divine que le commandement recèle en lui-même et qui ne se manifeste que lorsqu'on s'y attache fermement. La démarche d'Antoine comprenait bien, de la part de l'homme, le désir et la résolution de suivre le Seigneur, mais cela seul n'aurait pu suffire à faire de lui le modèle d'une réalisation «théandrique» (divino-humaine) de la vocation monastique. L'élément essentiel chez Antoine était plutôt une obéissance vive, entière, au commandement divin, une obéissance qui ne fait aucun cas des obstacles et des difficultés, qui ne craint rien et qui ne raisonne point. Sa démarche ressemblait à celle de quelqu'un qui se jette à la mer, et la mer pour Antoine c'était Dieu. C'est cette obéissance absolument sincère et spontanée au commandement divin qui a permis à Antoine de réaliser son désir et sa résolution. C'est elle qui lui a valu la grâce et la protection divine, et qui lui a garanti le succès. C'est elle qui a élevé à un niveau divin son désir et sa résolution. Le modèle parfait de la vie monastique, tout à la fois divin et humain (théandrique), s'est ainsi concrétisé et a, dès le départ, assuré le succès au mouvement monastique.

Il nous faut bien remarquer que le succès de la démarche d'Antoine et du monachisme primitif a été déterminé dès le premier pas, car son désir ardent de sortir pour aller au désert était soutenu par son attachement immense au commandement divin. Il s'y appuyait comme sur le bras de Dieu. Qui donc aurait pu prétendre que sa démarche ne devait pas aboutir?

Cela nous amène à poser comme règle pour tout début authentique et réussi de vie monastique, que le mobile en soit purement évangélique; ce ne doit pas être un vague désir, un attrait, un goût de l'aventure ou une déception causée par le monde; ce ne doit pas être non plus par bravoure, par héroïsme, par désir d'imiter les saints ou encore d'acquérir un ministère ou une position dans l'Église. Tous ces mobiles condamnent la démarche monastique, dès ses débuts, à être un modèle humain, dépourvu de l'élément divin qui en aurait fait une vie monastique divine, et qui lui aurait garanti le succès jusqu'au terme. Un tel monachisme peut réussir d'un point de vue humain, si le moine réalise des œuvres et des services importants. Mais ces mêmes œuvres, et même de plus grandes, peuvent être réalisées par quelqu'un qui n'est pas moine. Le succès de la vie monastique, au plan divin, ne se mesure pas par les œuvres et les services rendus, mais par l'actualisation de la présence de Dieu dans la vie du moine. Un tel moine réalise une présence «théandrique» (divino-humaine), vivante et personnelle. En cela seul consiste la finalité de la vie monastique à un niveau divin. Celle-ci est, au milieu du monde, un témoignage vivant de la présence divine, active et effective, en un homme fermement attaché à la Parole. Cet homme devient lui-même Église, soutien pour l'Église, et manifestation de la nature théandrique de l'Église.

Les signes du succès de la vie monastique divine, puissamment soutenue par la Parole de Dieu et par ses promesses, sont en quelques mots: la joie permanente, l'ouverture du cœur et de l'esprit à la Parole de Dieu, une claire perception des mystères du salut contenus dans l'Évangile, et la capacité de communiquer à qui le demande le message du salut, tel qu'on le vit soi-même et qu'on le perçoit.

– Quel est le rôle du désert dans la vie monastique?

– Pour Antoine, le désert représentait le fait de quitter entièrement le monde: père et mère, frères et sœurs, femme et enfants, biens, domaine et fortune. Le désert signifie par conséquent l'acte de se défaire de toutes les entraves humaines qui freinent le passage d'une vie selon la chair à une vie selon l'esprit, ou encore le passage du domaine des choses humaines au domaine des choses de Dieu; ou plus simplement pour Antoine, c'était de se jeter spontanément en Dieu, de se faire porter par les bras du Seigneur.

– Quelle est votre expérience personnelle du désert?

– Tel que je l'ai connu, le désert a deux visages : un visage sauvage, dur, mortel, lorsque la face de Dieu en est absente, et un visage paradisiaque, semblable au jardin d'Éden, plein de délices et de joies réconfortantes et agréables à l'âme, lorsqu'on élève son cœur et son regard de la terre au ciel, et qu'on perçoit la présence de Dieu; on se trouve alors plongé dans la transcendance divine; on en oublie son être, son existence même et le monde entier.

frere moine dans le desertermitage dans le desert

L'angoisse nocturne qui assaille l'ermite au désert: Lorsque la nuit étend son manteau et que les ténèbres accompagnées d'un silence inexorable envahissent tout l'espace environnant, la pensée naturelle de l'homme est fortement amenée à se représenter les bêtes sauvages et les divers périls auxquels il est exposé, seul et démuni en plein désert. Un frisson d'angoisse lui parcourt tout le corps. Mais en même temps, sa capacité de foi, soutenue par la grâce et la protection divine, se dresse pour dissiper les effets néfastes de l'obscurité tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Rien n'aide autant l'homme à sortir de ce combat inévitable et récurrent, que de s'adonner aux veilles et à la prière. La nature de la prière dans ces circonstances est bien différente de celle de toutes les autres prières que l'on élève à l'intérieur des murs aux portes bien verrouillées et sous un toit sûr. Cette prière commence comme un appel au secours, mais ensuite elle est prise en charge par la grâce qui ramène à l'âme un sentiment de paix et de calme avec l'assurance d'être bien gardée dans la main du Tout-Puissant. Aussitôt, l'âme exulte de joie et d'allégresse, car elle sent bien la force protectrice qui l'entoure comme celle d'une légion d'anges. Cela l'amène à s'élever bien haut dans la prière; elle la prolonge, émerveillée par les bienfaits de Dieu envers tous les saints qui l'ont précédée dans ce chemin. Elle perd bientôt tout sentiment d'angoisse ou de crainte, et se réjouit du sentiment de la proximité de Dieu, avec la quiétude d'un nourrisson blotti sur le sein de sa mère.

Avec la succession des nuits, cette même expérience se répète, mais sa phase négative se trouve progressivement réduite. Après une courte angoisse, on acquiert le sentiment de la proximité divine, et l'on y passe le reste de la nuit dans la prière fervente, la louange joyeuse, la lecture de la Parole, la contemplation, parfois mise par écrit, jusqu'à ce que le corps, à bout de forces, s'écroule pour prendre sa part de repos.

De la sorte, l'homme sort du désert – s'il en sort – enrichi par l'expérience de la vie avec Dieu, par la pratique en profondeur de la prière, par la pénétration des mystères de l'Évangile qu'il vit dans une pleine conscience spirituelle, mais surtout par l'expérience savoureuse de l'adhésion intime au Seigneur. Le désert est l'école de l'Esprit qui éduque l'âme sans fin; la profusion de ses fruits est sans limites.

L’acédie, sentiment de lassitude qui s'empare du moine au milieu de la journée: L'acédie est une des formes de tentation qui assaillent l'ermite au désert lorsqu'il se contente de prier durant toute la nuit et se relâche durant la journée. La pensée, privée de nourriture spirituelle, divague parmi les diverses images du passé, et l'Adversaire trouve l'occasion d'y insérer ses propres images. Le moine, pris au dépourvu, se trouve aux prises avec les représentations provocantes du démon, qui accablent son âme, et qu'il repousse avec peine. La cause en est qu'il s'est contenté de prier à des moments déterminés. Par contre, la règle du moine fervent, attaché à la grâce de l'Esprit, est de s'adonner incessamment à la prière du cœur et de l'intellect, et de ne l'interrompre que pour vaquer aux tâches indispensables; même durant celles-ci, son cœur ne cesse de psalmodier. Les temps vides de prière sont l'occasion de tentations et d'assauts de l'Adversaire. L'âme s'y trouve oppressée jusqu'à en mourir. La vie au désert devient alors malfaisante. Le moine est pris de lassitude au point d'être convaincu qu'il doit retourner au monastère ou même repartir dans le monde. Le seul remède à cet état de lassitude est la prière continuelle avec un ferme attachement de toute la volonté et de toutes les capacités spirituelles à vivre dans la présence de Dieu et à s'astreindre à un dialogue permanent avec le Christ, que ce soit en paroles ou dans le silence. L'absence du Christ, loin du cœur, de la pensée et de la conscience spirituelle, est le plus grand égarement. On ne s'en rend compte que pour se trouver vaincu, quittant désert et solitude. Vivre au désert veut dire vivre constamment dans la présence de Dieu. En effet, quitter le monde doit nécessairement coïncider avec l'engagement d'une Alliance perpétuelle avec le Christ.

1 Interview accordée à la revue «Le Monde de la Bible»

 

Droits d'auteur et propriété intellectuelle:

Père Matta El-Maskine (1919-2006) fut le Père spirituel du monastère de Saint Macaire le Grand, à Wadi El-Natroun en Egypte.

Ce texte a été traduit au Monastère de Saint Macaire en Egypte. Tous les droits d'auteur de cette traduction en français, écrite et audio, sont réservés au Monastère de Saint Macaire Le Grand ©, en Egypte. Merci de ne pas la reproduire sauf pour un usage privé.

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