Lettre aux moines

Notre conduite céleste, faite d’effort et d’amour

Par Père Matta El-Maskine, Monastère de Saint Macaire Le Grand ©

 

À vous tous, grâce, bénédiction et paix de la part de Dieu,

plénitude d’amour venant des entrailles de miséricorde de Jésus Christ,

force de salut et de rédemption répandus par l’Esprit Saint.

 

Je vous ai écrit au sujet des traits de la vie monastique qui déterminent son identité profonde et nous revêtent d’un habit digne de la prière. Celui-ci nous permet de nous tenir sans appréhension devant Dieu, de lui soumettre nos demandes sans crainte et de contempler sans honte le visage du bien-aimé Seigneur Jésus.

Aujourd’hui, je vous écris au sujet de notre sainte conduite monastique que nous avons reçue – Dieu en est témoin – vivante, ardente, vivifiante. Même si aux yeux de certains, nous paraissons être la pâle image d’un glorieux passé disparu, l’Esprit avec véracité témoigne dans des gémissements inexprimables, que nous sommes la vivante continuité d’une histoire toujours actuelle. C’est une page écrite dans le livre des rachetés, lue par l’Église invisible dans la joie et l’intercession. Par là nous recevons réconfort et assistance de la part des esprits des justes qui ont été rendus parfaits dans la gloire (cf. Heb 12, 23), et qui attendent le jour où, en présence du Christ, nous serons réunis avec eux. Car le Christ nous a rassemblés des quatre coins de l’Égypte où nous étions dispersés, pour témoigner devant son Père que sa croix continue toujours à porter sur terre un fruit de justice qui ne diminue point, malgré les plus violents assauts de l’ennemi. Celui-ci se dresse, en effet, contre chacun de nous –et contre moi plus particulièrement – lâchant contre nous des ennemis invisibles, dont les manœuvres ont dépassé tout ce que nos Pères ont enduré avec peine depuis les origines.

 

Notre conduite s’inscrit dans les cieux (cf. Phi 3, 20)

Il importe donc que vous sachiez, pères et frères, que notre conduite s’inscrit, jour après jour, dans les cieux, là où les jours n’existent plus et où le temps est annulé. En définitive, il ne restera inscrit sur ce registre céleste que les traces de l’amour, du dévouement et du don de soi, le labeur spirituel, les larmes de l’attente, les gémissements de l’exil, et l’aspiration à se trouver en présence du Christ. Chaque seconde y est enregistrée, chaque minute, les jours, les mois et les années. Heureux celui qui donne une valeur positive aux instants qui passent, et qui acquiert jour après jour une conscience sans reproche à l’égard des commandements du Seigneur. Par la grâce ses actes et ses paroles resplendiront dans le ciel. Jésus, qui a été crucifié pour nous, les verra et son cœur y trouvera le repos. Car nous sommes, non seulement élus, mais spécialement nés et désignés pour réjouir le cœur du Christ. Nous avons revêtu l’habit monastique pour être reconnus au ciel et sur terre comme membres de la maison de Dieu (cf. Ep 2, 19), destinés à réjouir le ciel par notre conversion toujours nouvelle, et à témoigner de notre réponse à l’appel pressant de l’Esprit: «Repentez-vous donc et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés, et qu’ainsi le Seigneur fasse venir les temps favorables.» (Ac 3, 19-20).

Ne savez-vous pas qu’il y en a parmi nous qui mettent en œuvre les dons de l’unique Esprit dans leur diversité? Nous sommes appelés à manifester au monde les multiples facettes de la sublime beauté de l’Esprit Saint, comme un bouquet de belles roses aux parfums divers, offert à Dieu par Jésus Christ. Or, Dieu exige de nous toujours davantage. Aussi l’Esprit ne manque-t-il jamais de remplir davantage quiconque «ouvre la bouche»1 en vue d’être «rempli de toute la plénitude de Dieu» (Ep 3, 19), pour rendre actuelle l’image du Christ sur terre.

 

L’effort requis pour acquérir l’Esprit Saint

Ainsi, l’effort à fournir n’est pas destiné à faire descendre l’Esprit du ciel, mais plutôt à nous faire céder à son insistance, pour que nous le laissions s’introduire dans notre vie, nous rassasier et nous remplir jusqu’à nous faire déborder de sa plénitude. L’effort qui nous est demandé est donc un effort positif2 qui ne diffère pas de l’invocation qu’on nous a appris à dire dès notre enfance: «Roi céleste, Consolateur, Esprit de vérité, partout présent et emplissant tout, trésor de tout bien et donnateur de vie, viens, habite en nous et purifie-nous de toute souillure, dans ta bonté sauve nos âmes»3.

Le Christ, nous l’implorons en ces termes: «Par ta croix, crucifie mes membres et mes passions, pour me rendre digne de participer à ta Résurrection. Crucifie mon amour du monde et le monde tout entier pour moi (cf. Ga 6, 14), pour qu’il ne m’empêche pas de paraître en ta présence».

Au Père nous disons: «Je te rends grâce, Père céleste, de ce que tu nous a aimés dans le Christ, et de ce que nous t’avons aimé dans l’Esprit Saint que tu nous as donné».

Tel est notre héritage spirituel, le fondement de notre conduite inscrit dans les cieux. C’est un combat d’amour où n’existe aucune trace d’amertume, mais la bonne odeur (cf. 2Cor 2, 15) d’un amour débordant, qui réjouit et ravit ceux qui accueillent le salut, mais qui empoisonne de haine et d’hostilité ceux qui «outragent l’Esprit» et «foulent aux pieds le sang de l’alliance» (cf. Heb 10, 29).

nuées célestes

 

Notre vie est une vie d’amour

Bien-aimés, notre vie est celle d’un amour passionné du Christ. Tout surcroît d’amour conduit à une plus grande intimité, et jusqu’à la rencontre effective du Bien-aimé. Le Christ lui-même ne le déclare-t-il pas? «Celui qui m’aime sera aimé de mon Père, et je l’aimerai et je me manifesterai à lui» (Jn 14, 21). Le Christ a-t-il demandé aux siens autre chose que l’amour? Non certes! Aussi l’Apôtre Paul dit-il avec raison que la charité est l’accomplissement de la loi (cf. Rom 13, 10). Que celui dont l’effort est déficient le compense donc par un surcroît d’amour. Il y trouvera une compensation plus que suffisante.

L’Esprit Saint, mes bien-aimés, ne peut prendre dans les filets de son amour que ceux qui lui sont soumis, dans le calme et dans la docilité à sa voix et à ses suggestions. Il les encourage alors, et les attire à lui, il les entoure et les retient en lui. S’il est donc un conseil à donner à ceux qui veulent se laisser prendre au filet de la grâce de l’Esprit, ce serait: Soyez calmes et ne faites rien sans son inspiration. Soumettez-vous à lui et soyez dociles à ses conseils, et vous vous trouverez pris dans les filets de sa douce attirance. Dès lors le monde sera mort à nos yeux, et ses passions seront éteintes. Il ne restera que la jouissance de la blessure d’amour, qui s’épanche comme un baume (cf. Cant 1, 3). Et nous nous trouverons attachés à notre patrie céleste, à laquelle il nous faut parvenir, par des liens plus forts que des chaînes de fer.

Ne voyez-vous pas alors avec moi que dès ici-bas nous commençons déjà à vivre la vie de l’au-delà? Rien de ce monde ne nous retient plus: «Le prince de ce monde vient et il n’a en moi aucune prise» (Jn 14, 30). Désormais Dieu nous possède entièrement et nous, nous le possédons en partie, et avec lui plus rien ne nous manque.

Autrement, nous resterons inquiets, préoccupés, perplexes, désorientés, jusqu’au moment où nous nous jetterons dans les bras du Christ, notre réconfort. Alors, de sa main il essuiera les larmes de notre détresse et nous donnera en retour des larmes de consolation et de joie. Comme l’ont annoncé les prophètes, les années dévorées par les sauterelles seront compensées (cf. Joël 2,25) par l’avènement du Soleil de justice qui porte la guérison dans ses rayons (cf. Mal 2, 4), et nous serons remplis des richesses de l’Esprit et de la vie féconde.

 

La richesse de l’Esprit nous est offerte au plus fort du combat dans la réalité quotidienne

En vérité, en toute vérité, je l’affirme, malgré ma déficience: Nous ne recevons pas cela dans la solitude et l’isolement, autant que nous le recevons au milieu de notre combat dans la vie de tous les jours. J’ai pratiqué les deux modes de vie, je les ai pleinement vécus et j’en ai beaucoup reçu, et maintenant je peux dire que c’est le combat au cœur des réalités de ce monde qui s’est montré le plus fécond et le plus riche en fruits pour le Christ; bien que je me sois montré faible, misérable et incapable, tant dans l’un que dans l’autre. Dieu me l’a appris et m’en a donné la certitude: le sentiment de plénitude que nous recevons au cœur de notre combat dans la réalité quotidienne est plus vrai et plus sûr. En effet, il ne convient pas d’échapper à l’attraction de ce monde en en détruisant les valeurs essentielles, mais plutôt en les surmontant et en vainquant ainsi le monde. On vainc le monde en en surmontant l’attraction: «Prenez courage, j'ai vaincu le monde» (Jn 16, 33). Jésus l’a dit alors qu’il se trouvait en plein dans l’arène de ce monde. Toutefois, l’Évangile prend soin de noter qu’il s’en allait seul dans la montagne et qu’il y passait toute la nuit à prier Dieu (cf. Luc 6, 12; Mat 14, 23). Qu’elles sont belles les montagnes de Dieu, où il nous est donné de vivre et de passer nos nuits dans la prière! Nous nous levons ensuite pour faire du travail le complément de la prière, qui la justifie et lui donne sa pleine valeur devant Dieu et devant les hommes.

 

La vie spirituelle se fonde sur la réconciliation des contraires

À bien considérer l’Évangile et les Pères, vous constaterez que toute vie spirituelle authentique se fonde sur la réconciliation du visible avec l’invisible, de l’immortel avec l’éphémère, de l’éternité avec le temps. Cette réconciliation se vit dans l’union du travail et de la prière, union que, au moyen de la croix, Dieu marque du sceau de l’amour. Dans la mesure où nous parvenons à réaliser cette grande réconciliation entre le monde et l’éternité, nous nous rapprochons immanquablement de Dieu. Or Dieu ne se voit dans le monde que par le biais de nos expériences dans le vécu quotidien: «Voyant vos bonnes œuvres, ils glorifieront votre Père qui est dans les cieux» (Mat 5, 15). Oui, «Que votre lumière brille devant les hommes!» (ibid.). Il nous faut comprendre que la lumière dont il est question ici provient d’une transformation radicale opérée au plus profond de la nature humaine, quand celle-ci revêt l’Esprit Saint et en est transfigurée. C’est la lumière de la nature humaine transfigurée dans la présence de Dieu. En toute vérité, nous sommes appelés à témoigner de ce changement radical que reçoit notre nature humaine, lorsqu’elle s’ouvre à l’action de la grâce et de l’Esprit Saint. Le Seigneur Jésus nous a clairement manifesté cette lumière dans son propre corps, et même dans ses vêtements, sur la montagne de la Transfiguration, pour nous la communiquer en plénitude. Car rien de ce que Jésus a accompli ne nous est étranger. Il nous a transmis tout ce qu’il a dit, tout ce qu’il a accompli et tout ce qu’il a obtenu.

Cela se traduit pour nous dans un changement de mœurs, de conduite, de comportement à l’égard du monde et des hommes; ce changement témoigne de son origine: Dieu au fond de l’âme. Changement dont émane non une lumière visible, mais le sentiment très fort de la présence de Dieu et de son action dans l’âme et dans les autres. La personne alors acquiert la certitude de ne plus être seule dans la vie, mais de vivre en présence d’un autre qu’elle découvre progressivement être le Seigneur dans la plénitude de sa présence personnelle. Dans cette certitude, la personne se laissse fondre et s’écrie avec Paul: «Si je vis, ce n’est plus moi, mais le Christ qui vit en moi!» (Gal 2, 20).

Je termine en vous adressant ma plus profonde affection, et je supplie le Christ de vous donner de goûter et de voir combien le Seigneur est bon.

Au nom de la Sainte Trinité, portez-vous bien.

 

Notes:

1 Allusion au Ps 118, 131 selon la Septante: «J’ai ouvert la bouche et me suis attiré l’Esprit».

2 Pour l’auteur, l’effort négatif consiste à lutter contre les passions et toutes les astuces de l’ennemi, et l’effort positif à s’attacher au Seigneur par la prière et tous les moyens de la grâce (Bible et sacrements). En tant que Père spirituel, l’auteur n’a cessé d’encourager ses disciples à concentrer leurs efforts sur les aspects positifs plutôt que sur les aspects négatifs du combat spirituel.

3 Tropaire de Tierce, répété trois fois à l’Office de minuit.

 

Droits d'auteur et propriété intellectuelle:

Père Matta El-Maskine (1919-2006) fut le Père spirituel du monastère de Saint Macaire le Grand, à Wadi El-Natroun en Egypte.

Ce texte a été traduit au Monastère de Saint Macaire en Egypte. Tous les droits d'auteur de cette traduction en français, écrite et audio, sont réservés au Monastère de Saint Macaire Le Grand ©, en Egypte. Merci de ne pas la reproduire sauf pour un usage privé.

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