La miséricorde divine et les jugements de Dieu par Père Matta El-maskine, enseignement de l'orthodoxie.

Vision optimiste des jugements divins1

Par Père Matta El-Maskine, Monastère de Saint Macaire Le Grand ©

 

matta el-maskine père

 

Sujets de l'enseignement:

La notion de miséricorde
Notre compréhension de la souffrance arbitraire
Comment s'élever au-dessus de la réalité pénible
Comment alors échapper à cette situation

 

Mise au point de la notion de miséricorde

Nous confondons fréquemment ce qui paraît à nos yeux de la miséricorde de Dieu, avec Sa propre miséricorde; c'est parce que nous nous imaginons que la façon d'agir de Dieu envers les hommes reflète Ses propres attributs, alors qu'en réalité elle relève de notre nature changeante, sujette à des hauts et des bas.

Ce que les hommes connaissent de la miséricorde de Dieu relève de l'idée de la compassion qu'un homme peut avoir envers un autre. Cette conception de la miséricorde est si faible et si limitée, que l'on ne peut, ni ne doit réduire ainsi la propre miséricorde de Dieu.

Quel qu'imparfaite que soit cette évaluation humaine de la miséricorde, nous sommes toutefois obligés d'y recourir pour nous faire une idée générale de la miséricorde, car c'est la seule méthode accessible à l'homme ordinaire; mais si nous voulons comprendre les jugements particuliers de Dieu, à la lumière de Sa miséricorde, nous devons nous élever au-dessus de cette perception des sens, jusqu’à une perception de l’esprit, afin d’être capable d'entrevoir la miséricorde divine transcendante et illimitée.

Nous ne pouvons pénétrer l’infini avec nos esprits limités, ni comprendre ses aspects incommensurables de la même manière que nous mesurons la taille des objets matériels. Tout ce que pourrait faire notre raison serait de nous mener par les sentiers du sensible et des évaluations concrètes à la frange du monde de la matière, afin de nous laisser rencontrer l’infini, et pressentir grâce à notre sensibilité spirituelle, ce qui se trouve au-delà de la réalité visible.

Nous concevons la miséricorde humaine comme s'opposant au fait de tuer un homme, et ceci contribue à la formation, dans nos esprits, d’une idée limitée de la miséricorde. Mais nous savons aussi que la société peut condamner à mort un assassin sans que cette idée nous perturbe. Ainsi la conception que nous nous faisions de la miséricorde est contredite, et l'idée de miséricorde prend une autre direction, gouvernée, non plus par des réactions sensibles, mais par des critères raisonnables.

Dès lors, si l'homme peut admettre que la peine de mort n'est pas en contradiction avec la miséricorde, combien faut-il élargir notre conception de la miséricorde de Dieu dans ses rapports avec nous, puisqu'elle dépasse les critères de la raison.

Nous n'ignorons pas non plus, que c’est un acte de grande pitié que de hâter la mort d’un animal malade ou blessé, qui souffre beaucoup et qui est sur le point de mourir. Donc, si la pitié humaine permet de tuer un animal sans offenser les sentiments les plus délicats de l’homme, il est clair que la raison est plus élevée que les réactions physiques et émotionnelles; comment alors enfermer la miséricorde de Dieu envers nous, et envers la création, dans le cercle étroit de nos sensations physiques?

Si la miséricorde telle que l’homme la considère peut aller jusqu’à inclure des actes qui ne sont pas miséricordieux en eux-mêmes, et qui peuvent même paraître en contradiction avec elle, nous devrions, lorsque nous parlons de la miséricorde de Dieu et que nous considérons ses objectifs, ne pas nous arrêter là où elle entre en conflit avec nos sensations physiques et notre raison, comme si la miséricorde de Dieu avait manqué son but ou s’était écartée de façon déconcertante du sentier de la logique.

Nous ne devrions pas, par indifférence, ne tenir aucun compte des événements, car cela peut nous conduire à étouffer nos sentiments et nos émotions. Nous ne devrions pas non plus attribuer au destin ces problèmes apparents, ou les expliquer de façon arbitraire comme de vagues actions de la miséricorde divine, sans essayer de les envisager avec notre propre sensibilité; cette attitude pourrait nous conduire à nous faire une idée de Dieu, vague, facilement confuse et embrouillée. Ce que nous devrions faire c’est éveiller notre sensibilité intérieure, de toutes les manières possibles, de façon à comprendre et à goûter la miséricorde de Dieu dans tous les événements qui surviennent autour de nous, aussi contradictoires qu'ils paraissent à nos sensations physiques et à notre logique humaine.

Dans la pensée humaine, il est habituel de considérer que la douleur, la maladie, la mort, les guerres, les tremblements de terre ou tout autre cataclysme naturel, sont en contradiction avec la miséricorde de Dieu ou, au moins, ne sont pas en harmonie avec elle. L’image de la divine miséricorde disparaît alors de la pensée de l’homme et il considère les oeuvres de Dieu comme des signes de Sa colère et de Sa vengeance. Mais si nous comprenons ces faits par l'Esprit, dans notre être intérieur, nous ne découvrons, dans tout événement survenant sous le soleil, aucun conflit avec la miséricorde.

Si nous considérons la mort, aboutissement final de la douleur sous ses formes variées et innombrables, survenant, soit à la suite d'une maladie soudaine ou prolongée, soit à la suite d’accidents, de guerres, de tremblements de terre ou de famine, nous voyons que l’effet direct de la mort comporte deux aspects: le premier, celui de ceux qui subissent la douleur et la mort, et le second, celui de ceux qui sont privés de la sollicitude du défunt.

Celui qui affronte la mort ne la considère pas comme un événement étrange, car de toute nécessité, il devra se soumettre un jour à la mort. Son heure est venue, et il n’y a aucune raison de s’étonner. Au contraire, l’ensemble de sa vie passée contient moins de vérités profondes que cet instant. Quelque violente que sa mort puisse être ou quelles que soient les souffrances qui l'accompagnent, cela n’a pas grande importance pour le mourant lui-même, mais sa souffrance et l’horreur de la mort reste fixées dans l’esprit de ceux qui sont venus l'assister à son lit de mort.

Ainsi la mort est devenue un objet d'horreur et de crainte pour les vivants, même si, en fait, elle ne diffère pas tellement de l’état du malade souffrant, dont la douleur est subitement interrompue à l’aide d’anesthésiques. Ainsi, si la maladie ne nous terrifie pas, la mort devrait encore moins nous terrifier. Si nous considérons attentivement ce que signifie la mort pour le mourant, nous découvrons que la mort n'est pas étrangère à la miséricorde, surtout si elle a été précédée de souffrances.

Quant à ceux qui, par cette mort, sont privés de la sollicitude du soutien de famille, la miséricorde divine intervient clairement et manifestement en leur faveur. Dieu se révèle Lui-même à eux comme un Père, dans tous les sens du terme, leur manifestant une compassion, une sollicitude et une protection paternelles. Il assume également un autre devoir que celui de la paternité, Il se charge de leur rendre justice: «Père des orphelins et justicier des veuves» (Ps 68,5). «Laisse tes orphelins, je les ferai vivre, et que tes veuves trouvent en moi un appui» (Jr 49,11). Cette parole est pleine de sens mystérieux et profonds, confirmés par l’expérience et la réalité concrète. Même si ces êtres démunis doivent faire quelque effort supplémentaire pour subvenir à leurs besoins, ils jouiront d'un secours divin tout particulier, et seront immanquablement pris en charge par Dieu.

Il apparaît ainsi qu’ils jouissent d’une part plus grande de la miséricorde divine par suite de la mort de leur soutien!

Si la mort nous apparaît comme un événement fatal et douloureux, faisant croire à la négligence et à l’abandon de Dieu, c’est parce que nous la considérons de façon superficielle. Mais la réalité est tout à fait contraire aux apparences: à cause de cette mort, Dieu Lui-même prend en charge cette famille. En un mot, Dieu «qui fait mourir et qui fait vivre» (cf 1 S 2,6), a garanti Lui-même qu’il ne retirerait jamais sa miséricorde à tout homme qui la cherche, et Il s’est engagé à assumer nos besoins physiques et spirituels, même si nous perdons notre soutien de famille.

Combien d’hommes illustres dans le monde, ont perdu leur soutien de famille alors qu’ils étaient encore enfants! Cette privation elle-même est devenue un stimulant au développement de leur intelligence et de leur sensibilité, et ils ont atteint la célébrité dans les sciences et dans les arts. C’est une forme de compensation divine; elle semble provenir d’un développement naturel, mais dépend, en fait, d’un ordre divinement organisé. Si un orphelin n’atteint même pas un niveau médiocre dans la vie par suite de la perte de son père, nous ne pouvons jeter aveuglément le blâme sur Dieu, car Il a doté la race humaine de sentiments de compassion et de tendresse envers les nécessiteux, aussi bien qu’une recommandation spéciale en faveur des orphelins et des veuves, et ceci constitue un immense fonds en faveur de ces personnes démunies. Ainsi, si la mort comporte d’une part des privations pour ceux qui ont perdu leur soutien, elle comporte également un aspect positif: elle éveille des sentiments humains de compassion et d’amour, pour mettre en oeuvre, en faveur des démunis, la miséricorde divine répandue dans nos oeuvres par l’Esprit de Dieu, et pour mener à la perfection le Corps de l’humanité.

Ainsi, Dieu ne cesse de faire miséricorde et de manifester sa compassion paternelle de toutes les manières possibles, selon le plan de la création et l’ordre de ses lois sages, efficaces, appropriées et empreintes de toute bonté. Celui qui a des yeux pour voir, peut percevoir la grande richesse dont Dieu a doté la nature humaine: une déficience individuelle ou des circonstances défavorables sont compensées par d'immenses richesses inhérentes à notre nature et à la création en général. Ce qu’il faut faire, c’est d’abord reconnaître nos dons, puis les développer, les coordonner et les employer au service des besoins humains, sur le plan individuel ou communautaire, national ou mondial.

 

Mise au point de notre compréhension de la souffrance arbitraire

La sensation de la douleur est une part importante de la sensibilité humaine, grâce à laquelle l’homme vit au sein de cet univers immense et déconcertant.

Il n’y a pas de ligne de démarcation entre les sensations du corps et celles de l'âme. Elles sont plutôt harmonieusement mêlées, si bien qu’elles nous rendent capables de participer effectivement au monde qui nous entoure, monde qui est, lui-même, mélange de matière et d’esprit. Nos corps se meuvent sur la terre, comme faisant partie de celle-ci, et lui étant solidaires et soumis à toutes les lois du monde cosmique qui agissent sur la matière: les lois de l’attraction, du mouvement, de la chaleur, de la pression, du changement. Car nos corps ne sont en fait qu’une poignée de la poussière de la terre sur laquelle ils se déplacent en vertu du pouvoir de l'âme vivante qui leur est unie.

Nos corps perçoivent le monde matériel et ses lois, non seulement grâce à nos perceptions mentales, mais encore grâce à l’harmonie qui existe nécessairement entre eux et la terre dont ils sont issus; ils participent, en effet, à la nature matérielle de la terre.

Quant à notre esprit, il constitue également une partie intégrante de l'univers spirituel vivant, qu’il ressent obscurément mais puissamment, en vertu de la conscience qu'il a de lui-même. Le sentiment qu'il a de son être propre et de son existence constitue une participation réelle à l’existence absolue prise dans son ensemble.

Aussi longtemps que nous vivrons dans un corps, nous serons incapables de faire la part des sensations du corps et des sentiments de l’âme en ce qui concerne notre perception de l’existence prise dans son ensemble. L’harmonie entre le corps et l'âme dans la vie humaine a été solidement établie afin que l’homme puisse vivre en accord avec l'univers cosmique et spirituel, sans pour autant que sa propre nature en soit divisée. Cette harmonie entre les sens physiques et les sentiments spirituels dans la nature de l’homme, est ce qui fait de lui une créature différente de tous les autres êtres créés. Il n’est ni un pur animal à la sensibilité peu développée, manquant de faculté émotionnelle, limité dans ses réactions affectives, en fait, simplement un corps vivant; il n’est pas non plus un pur esprit, à la sensibilité affinée, qui peut s'élever sans restriction dans les hautes sphères de l'esprit. Non! Il est un mélange étonnant de sensations animales amorphes et de haute sensibilité spirituelle. Il est capable de tous les extrêmes dans les sentiments, depuis le plus vil dans la chair jusqu’au plus élevé dans l’esprit. Ce mélange unique en son genre fait que l’homme se distingue par ses sentiments supérieurs, qui s’affinent encore davantage, au fur et à mesure qu’il progresse spirituellement. Ces sentiments, dans leur ensemble, s’inscrivent dans les profondeurs de l'être humain, où ils rejoignent les instincts naturels propres à l'animal, comme ils s'élèvent en même temps vers ce qui transcende la nature. étendant dans leur conséquence depuis les instincts vulgaires propres à l’animal jusqu’à ce qui transcende la nature. Rien n'est comparable à cela dans aucune autre créature .

Cette harmonie entre les sentiments spirituels et les sensations physiques n’est pas l’affaire du hasard. Un projet très clair existe derrière cela. L’homme est appelé à affiner ses sensations physiques et ses instincts naturels, jusqu’au niveau de spiritualité qui distingue totalement sa nature de celle de l’animal. Il ne lui est pas demandé de s’élever au-delà de ses sensations physiques pour devenir semblable aux anges; il ne lui est pas permis non plus de sombrer au niveau des instincts de l’animal, méconnaissant toutes ses possibilités spirituelles.

  Le résultat direct de cette merveilleuse harmonie entre les sensations physiques et les sentiments spirituels de l’homme est sa capacité, d’une part, d'élever ses sensations physiques jusqu’à un haut niveau spirituel, ce que nous appelons sublimation, et d’autre part, de concrétiser ses lumières spirituelles et de les introduire dans le domaine du monde visible et matériel, ce que nous appelons droiture, vertu et conduite morale élevée. C’est dans ce but que le Dieu Tout Puissant a doté l’homme d'un système nerveux affiné et de facultés cérébrales supérieures, si bien que nous ne pouvons trouver rien de plus sensible ni de plus spécialisé dans aucun autre système, soit dans l’homme lui-même, soit dans quelque autre créature. L’homme serait ainsi capable d'affiner au possible ses sensations physiques, jusqu’à leur faire frôler le domaine inconnu des sentiments les plus affinés de l’âme. En même temps, il serait capable de capter les sentiments les plus élevés de l’âme et les intuitions de l'esprit, pour les soumettre à ses facultés intellectuelles, en vue de les concrétiser en paroles, en œuvres d'art, ou en actes spirituels.

Nous voyons ainsi que le développement exceptionnel des centres de la sensibilité dans la nature humaine, sert l’intérêt spirituel de l’homme. En réalité ils existent pour donner à l’homme une occasion de développement spirituel. Si l’homme avait été créé comme un simple animal, il n’aurait eu aucun besoin de sensations d’une telle sensibilité, et spécialement de sa capacité à expérimenter la souffrance de mille façons différentes. Quelques unes de celles-ci ne sont d’aucune aide pour sa vie physique ou animale, mais au contraire elles diminuent son bonheur, et parfois, ont un effet tristement débilitant ou même fatal. Telles est le cas des souffrances psychologiques complexes.

Si nous tentons alors de comprendre les nombreuses souffrances qu’un homme endure d’un point de vue existentiel, c’est à dire dans les limites établies par les nécessités de sa seule vie physique, nous ne trouvons aucune explication à de nombreuses formes de souffrance, et nous ne serons pas non plus capables d’établir une loi générale qui explique pourquoi elles surviennent.

Mais si nous y repensons, en prenant en considération l’importance de la souffrance de l’homme du point de vue de sa vie spirituelle, nous découvrons alors l’explication de toute souffrance. Et si nous nous y appliquons autant que l’importance du sujet le justifie, nous devenons même capables de découvrir une loi régissant les rapports de l’homme et de la souffrance, conformément aux paroles de l’Apôtre:

«Il nous faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le Royaume de Dieu» (Ac 14,22);

ou celles de l’Apôtre S. Jacques:

«Tenez pour une joie suprême, mes frères, d’être en butte à toutes sortes d’épreuves» (Jc 1,2);

ou encore S. Paul:

«Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort» (2 Co 12,10);

«Soyez constants dans la tribulation» (Rm 12,12);

ou l’Apôtre S. Pierre:

«Heureux, si vous êtes outragés pour le Nom du Christ, car l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu repose sur vous» (1 P 4,14);

«Mais si, faisant le bien, vous supportez la souffrance, c’est une grâce auprès de Dieu» (1 P 2,20).

Ce ne sont pas tous les hommes qui emploient leurs sentiments affinés et leur système nerveux développé dans le but céleste pour lequel ils ont été créés, c’est-à-dire en vue d’une vie vertueuse supérieure, sous-tendue par un idéal de haute valeur humaine et spirituelle. Il y en a beaucoup qui se contentent d'employer leurs sentiments et leurs facultés mentales seulement dans les domaines du corps, du monde et des affaires matérielles.

Il se trouve que les premiers ont toujours été capables de bien recevoir les chocs douloureux de la vie et d’en tirer parti. Ils sont habiles à transformer les souffrances qui se présentent en expériences spirituelles et psychologiques utiles. C'est comme si la souffrance était devenue pour eux un conseiller fidèle qui leur déchiffre le langage de la réalité, pour qu'ils en tirent des leçons spirituelles et utiles. Tel est en réalité le niveau digne de la constitution émotionnelle et psychologique de l’homme. D’autre part, il se trouve que les seconds sont incapables de découvrir le bénéfice des heurts de la vie; ils murmurent au sujet des souffrances qui se présentent à eux, et même au sujet des souffrances d’autrui. C'est comme si la souffrance était devenue leur pire ennemie, les rendant de plus en plus pessimistes et réduisant tout ce qui est élevé en eux au niveau médiocre des actes de la vie quotidienne, jusqu’à ce qu’ils mènent une existence presque animale, limitée aux actions purement corporelles.

 

Comment s'élever au-dessus de la réalité pénible

La «réalité» dont nous parlons ici est la réalité matérielle, étroite et tangible, telle que l'entrevoit l’esprit pessimiste qui n'envisage aucune échappatoire aux difficultés de la vie: maladie grave, échec, injustice, persécution et la suite de cette liste sinistre que la vie présente sans calcul à ceux qui aspirent à de grandes ambitions. Lorsque l'homme est aux prises avec cette vision pessimiste, il se noie dans les flots de l’anxiété et de l’amertume. La joie de la vie avec son immense bonheur lui échappe et il perd l’espérance illimitée qu’offre la vie, l’espérance qui surpasse tout désastre matériel et toute prévision pessimiste; en un mot il perd tout ce qu’il y a de plus doux et de plus raffiné que l’homme peut boire du nectar de la vie.

Dieu a doté l’homme, au plus profond de sa nature originelle, d’un principe d'immortalité, pour que l'homme demeure supérieur à la mort, même si son corps en est vaincu. L'homme continuera à entrevoir la gloire de cette immortalité, même au cœur des humiliations et de l’assujettissement. À la fin de sa vie, son visage devra rayonner de sa victoire sur le monde, en dépit des larmes de la pénible réalité.

Si l’homme prend conscience de la haute valeur de son immortalité, et vit en accord avec les mouvements de son esprit, suscités par le souffle de Dieu, il percevra qu’il a été mystérieusement préparé à voler sur les ailes de l'Esprit, planant au-dessus de la vallée de la mort, de ses gémissements et de ses illusions, ne craignant aucun mal, semblable à l’oiseau créé pour planer jusqu’aux cimes de lumière et non pour établir sa demeure dans la fange d’une réalité décevante. L’homme est plus grand que le temps, donc plus grand que les événements tissés par le temps et dont la destinée se résume, en fait, à sombrer dans l’oubli.

C’est pourquoi le plus grand danger qui menace l’homme en ce monde est de perdre la vision de son immortalité, et ainsi de perdre son équilibre sur le sentier de la vie. Il tombe alors dans le tourbillon d’une réalité bassement matérielle créée par ce siècle. Il commence à s’évaluer lui-même selon ce que le destin lui a réservé: ce qu'il a acquis et ce qu’il n’a pas su saisir. Il compare son sort à celui des autres. Son âme est torturée par l’amertume de cette comparaison; son esprit devient borné et tous ses talents limités. À ses yeux, ce qu'il a reçu n'est rien, comparé au bonheur et aux honneurs que les autres ont reçus, bien que tout ceci ne soit que poussière et doive retourner en poussière. Il se dévalorise alors, jusqu’à en être réduit à rien.

Ce n’est pas seulement ceux que le destin a privé de bonheur et d’honneur qui tombent dans le piège de la pénible réalité, limitée au temps et à l’espace, pour s'en plaindre. Il y a également ceux qui s'élancent éperdument vers la satisfaction de leurs désirs, vers la recherche des plaisirs extérieurs, des honneurs et des gloires de ce siècle. Ils sont dévorés par l’ambition d’acquérir toujours davantage sans jamais être satisfaits, et ils ne le seront jamais, car chaque but atteint les assujettit à un autre but sans jamais les contenter. Tels sont les esclaves du désir «d'acquérir toujours davantage». C’est un piège fatal qui les retient avec force et inexorablement dans les limites du temps et de l’espace, et qui fait des minutes de leur temps précieux et de l'espace de leurs bureaux somptueux, une prison étroite et pénible.

Il est étrange de constater que ceux qui se considèrent privés des causes du bonheur temporel, se trouvent dans la même situation que ceux qui les ont acquises et qui sont dévorés par le désir d'en acquérir toujours davantage, sans être jamais assouvis. Les deux tombent pareillement, jusqu'à l'asservissement et la perte de leur être même, dans le piège de la réalité matérielle, si étroitement liée au temps et à l’espace. L’un est attiré dans le piège par un sentiment accablant de privation et d’injustice, et l’autre tombe dans le même piège à cause de son désir insensé et insatiable d'acquérir davantage. Ainsi le monde est capable, par la séduction matérielle, d’envoûter l'homme, le même homme, de façons opposées, en vue de l'assujettir au cercle fermé du temps et de l’espace. L’homme peut donc être privé de sa liberté intérieure et de sa capacité à s'élever au-dessus du temps et de l'espace, aussi bien par une misère excessive que par une abondance de bonheur illusoire.

 

Comment alors échapper à cette situation

L’éternité bienheureuse et infinie et l’immortalité avec son espérance illimitée et sans bornes, existent dans l’homme et non pas hors de lui : «Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous» (Lc 17,21). La grande supercherie du monde est de tromper l’homme en lui faisant considérer le bonheur en dehors de lui-même et rechercher Dieu comme s'Il était loin de son cœur.

Nous pouvons donc dire brièvement que le sentiment d’amère privation des causes du bonheur illusoire et des honneurs extérieurs, est en fait, un écho authentique ou une claire conséquence de l'immense perte subie par l’homme lorsqu’il commit la grave erreur de se détourner des éléments du bonheur intérieur, avec leur dimension éternelle, leur espérance et leurs richesses illimitées inhérentes à l'homme. L’amertume qui provient d’un sentiment de privation est, en fait, le châtiment direct qui poursuit l’homme à son insu, non à cause d’une fausse dépossession, mais à cause de la perte de sa vision du vrai bonheur. Cela devient encore plus évident si l'on considère que le sentiment de privation, oppressant, lancinant et réel, qui poursuit l’homme sans relâche, rendant sa vie misérable et le privant de son équilibre et de son être même, est tout à fait disproportionné d'avec la perte illusoire d'un bonheur irréel et éphémère et d'un honneur faux et extérieur. Le sentiment oppressant de privation amère naît de la perte de quelque chose de vrai, de la privation d’un bonheur réel et non illusoire, c’est à dire du bonheur éternel de l’homme intérieur, dont l’espérance et la joie se prolongent sans fin dans la relation éternelle avec Dieu.

Dès que l’homme ressent en lui un sentiment de privation des apparences de bonheur et d’honneur du monde, et que l’amertume en devient oppressante, c’est un indice grave qu’il commence à se séparer des profondeurs de son être et à s'éloigner de sa grandeur intérieure, de ses richesses, de son immortalité et des raisons de sa joie et de son espérance éternelle. Errant loin de lui-même, il se lamente de son sort, et mesure sa propre valeur à celle de l'insignifiance des gloires de ce monde et des choses apparentes et éphémères que les autres foulent aux pieds.

Quant à celui qui est devenu esclave de la passion «d'acquérir toujours davantage» et de se développer, il est dévoré par une insatiable envie de progresser de record en record, avec une ardeur, une énergie et une ambition inassouvies. La séduction qui le pousse à chercher «toujours davantage», peut elle-même le conduire sur le chemin de la libération. Car avec un peu de réflexion, il peut percevoir que son désir de chercher toujours davantage n’a pas de limite après laquelle il serait satisfait de sa situation, quels que soient ses efforts pour se raisonner ou contrôler ses ambitions. Pourquoi ?

Parce que la passion de «chercher toujours davantage» est un don fondamental, profondément inscrit dans la nature humaine, pour servir au progrès de l’homme dans le domaine des choses infinies, et non pour être limité au domaine réduit des choses éphémères. La passion du progrès, passion infinie, insatiable, illimitée, est vraiment digne des choses divines.

C’est pourquoi, au moment où l’homme applique sa passion instinctive de progrès, à ce pourquoi elle lui a été donnée, c’est-à-dire aux choses de Dieu, la grande séduction prend fin. L’homme, soudain, s’arrête dans sa course essoufflante dans le cercle vicieux de ses ambitions et de sa convoitise de choses éphémères; il commence, à partir des profondeurs de son être, à cheminer sans fin vers Dieu, avec un contentement au sujet de ses affaires matérielles, qui ne peut qu’augmenter son succès.

 

1Lettre écrite en 1958, en réponse à une question posée par un jeune.

 

Droits d'auteur et propriété intellectuelle:

Père Matta El-Maskine (1919-2006) fut le Père spirituel du monastère de Saint Macaire le Grand, à Wadi El-Natroun en Egypte.

Ce texte a été traduit au Monastère de Saint Macaire en Egypte. Tous les droits d'auteur de cette traduction en français, écrite et audio, sont réservés au Monastère de Saint Macaire Le Grand ©, en Egypte. Merci de ne pas la reproduire sauf pour un usage privé.

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