NOUS AVONS TANT BESOIN DU CHRIST

Par Père Matta El-Maskine, Monastère de Saint Macaire Le Grand ©

L’expérience qui a retenu le plus fortement mon attention dès les premières années de ma vie chrétienne est celle-ci: chaque fois que j’éprouve tant de déficiences dans mes rapports avec les personnes, avec l’Église ou avec les moines, j’en deviens tellement angoissé et accablé que mon énergie, mon action et mon influence sur autrui en sont privées de toute efficacité. Mais dès que je m’approche de la personne de Jésus mon Seigneur et que je ressens sa présence, comme s’il reve­nait après une absence, absence dont je suis toujours la cause, mon cœur bondit de joie et mon esprit s’éveille. Tout sentiment de manque s’éloigne de moi et le Christ se lève à l’horizon de ma vie entière. Alors, je le vois, lui, bien mieux que je ne vois les déficiences et je sens sa plénitude débordant ma vie et l’entraînant dans le courant de son amour qui dépasse l’esprit.

 

icone du christ

Icône du Christ au monastère de Sainte Catherine en Egypte

Il en est de même à chaque fois que je suis fortement troublé par des pensées multiples au sujet des voies de Dieu et de sa Providence, concernant les individus ou l’humanité en général. Mon esprit en devient douloureu­se­ment oppressé. Car j’ai toujours ardemment désiré voir la supériorité de Dieu dans tous les domaines : celui de sa miséricorde ou de sa justice et de la correction qu’il inflige, celui de sa tendre paternité ou celui de sa souveraineté et de la juste rétribution qu’il octroie. Je demeure ainsi, déchiré, en proie à des sentiments contra­dictoires qui ne me laissent ni paix, ni repos. Mais dès que je le sens s’approcher de moi, mon âme se calme immédiatement, toutes mes questions s’évaporent, tous mes soucis s’éloignent de moi et le Christ apparaît, transcendant tous les critères de notre pensée, que ce soit dans le domaine de la miséricorde ou de la justice, de la paternité ou de la souveraineté. Souvent, à de tels moments, le Christ nous révèle le mystère de sa volonté.

Par cette double expérience, j’ai acquis la conviction que le Christ est l’unique besoin de notre vie, et que plus nous nous éloignons de lui, plus nous ressentons le besoin de choses multiples en ce monde, et plus nous sommes troublés par les événements de cette vie, qu’il s’agisse de cas particuliers ou de cas plus généraux.

 

Pourquoi la personne du Christ apparaît-elle ainsi comme la plénitude de toute chose ?

La seule considération qui réponde à des milliers de questions ou plutôt qui les annule toutes est celle-ci: nous devons réaliser que la nature humaine relève de deux mondes contradictoires: le monde matériel et le monde spirituel. Il semble que cette dualité fasse partie de la richesse de la nature humaine, mais le prix qu’elle coûte est immense. L’idéal qui relève de ce monde spirituel s’oppose dans l’être même de l’homme à une réalité matérielle et dégénérée qui peut le mener au comble de la déchéance et de l’abjection. Un homme est capable d’assassiner son frère pour un morceau de pain, ou de vendre son héritage céleste pour un plat de lentilles (cf. Gn 25,33). L’histoire de la civilisation, celle de la philosophie et celle des sciences prouve qu’il n’y a aucun espoir d’établir une réconciliation naturelle entre l’idéal de l’esprit et les réalités de la chair. Ceci est la cause de la tension et du déchirement à l’intérieur de l’être humain. La réconciliation ne peut se faire ni par l’intervention de la sagesse, ni par le développement des qualités naturelles, ni même par la pratique des commandements de Dieu ou par la crainte du châtiment. Dès que l’instinct se déchaîne dans l’être humain, celui-ci se rebelle contre toutes les valeurs spirituelles et un aveuglement moral le domine momentanément et le pousse à commettre les pires transgressions, même à l’égard de sa propre personne.

 

Ici, le Christ apparaît dans la plénitude de son humanité et dans la plénitude de sa divinité, comme le mystère merveilleux qui réconcilie la réalité de l’homme, tous ses instincts, ses passions, ses réactions devant le monde, ses besoins et ses faibles­ses avec l’idéal spirituel, ou plutôt avec Dieu lui-même. Cette réconciliation est parfaite et définitive pour l’éternité, profondément enracinée dans l’être même de l’homme, car tout ce qui appartient au Christ est devenu le propre de l’humanité.

Le Christ est donc devenu, à la fois, le mystère merveilleux de l’homme et le mystère merveilleux de Dieu : de l’homme car il l’a rendu participant de la nature de Dieu, et de Dieu car, en lui, Dieu a pénétré les profondeurs de l’homme. Pour entrer dans la lumière de ce mystère, nous devons réaliser que cette réconciliation ne repose pas sur une théorie, aussi élaborée soit-elle, ni même sur la simple observance des commandements. La réconciliation réalisée par le Christ, est une réconciliation personnelle, accomplie par le Christ en sa personne même, par sa propre puissance et non par la nôtre, et son résultat surpasse l’entendement de l’homme. Il suffit de réaliser que dès l’instant où cette réconciliation fut accomplie, par l’Incarnation et la Crucifixion du Christ, elle a englobé toute l’humanité dans la personne de Jésus qui la rend présente devant Dieu le Père.

L’homme a été réconcilié avec lui-même, car Dieu s’est réconcilié avec le corps de notre humanité qui appartient au Christ et qu’il a reçu de nous. Aussi disons-nous avec confiance et avec concision que nous avons été réconciliés avec Dieu, dans le Christ. C’est une réconciliation extrêmement personnelle, une médiation unique en son genre, entreprise par l’unique médiateur, le Christ, entre Dieu et l’homme, donnant naissance à une force nouvelle qui a envahi la terre ou plutôt qui a envahi le ciel.

La forme la plus faible et la moindre de notre vie chrétienne est notre vaine tentative d’appliquer dans nos problèmes quotidiens les commandements du Christ, sans le Christ lui-même, tandis que sa forme la plus puissante est l’inclusion de la personne même du Christ dans notre vie. Alors tous nos problèmes s’évanouissent et nous nous élevons au niveau des commandements du Christ, sans aucune bravoure de notre part.

Lorsque le chrétien se heurte aux commandements du Christ et se découvre incapable de les accomplir bien qu’il les aime, il en éprouve amertume et déchire­ment intérieur. Cela provient de ce qu’il essaye d’accomplir les commandements du Christ, sans l’aide du Christ, ce qui est impossible. Le Christ nous a donné ces commandements afin que nous puissions, par leur moyen, éprouver sa présence en nous: «Éprouvez-vous vous-mêmes. Ne reconnaissez-vous pas que Jésus-Christ est en vous? À moins que l’épreuve ne tourne contre vous» (2 Cor 13,5).

Le Seigneur dit aussi: «Celui qui m’aime, garde mes commandements» (Jn 14,21), en ce sens que celui qui l’aime, est celui qui peut pratiquer ces commandements: d’abord la personne du Christ, ensuite seulement tout ce qui est du Christ.

Il est demandé au chrétien à tout moment de manifester son christianisme, tant devant les chrétiens que devant les non-chrétiens. Cette exigence perpétuelle l’éta­blit dans une tension permanente, car il est obligé de s’élever au niveau de la vérité pour pouvoir la voir et la révéler, et au niveau de la foi pour agir en accord avec elle avant de l’affirmer; sinon il se déshonorerait lui-même et déshonorerait également le Christ.

Mais qui peut révéler le Christ, lui qui est inaccessible dans sa grandeur? Car il est le sommet de tout ce qui existe au ciel et sur la terre, et il récapitule toute chose en sa propre Personne. De plus, il est l’image visible du Dieu invisible. Qui pourrait donc le révéler ou l’interpréter? L’esprit de l’homme, son éloquence, sa logique ? Rien n’atteint ce but.

Seul le Christ est capable de révéler le Christ; chaque fois que je le sens s’appro­cher de moi, je dépose toutes mes armes, ou plutôt elles tombent d’elles-mêmes. Lui seul peut exprimer la vérité et la foi qui sont en moi : c’est lui qui parle par moi. Même sans parler par moi, il peut se révéler par des voies sans nombre et dans un mystère inexprimable. La Personne du Christ est une puissance infinie qui se révèle à l’homme sans aucun effort de sa part. L’effort de l’homme est plutôt l’obstacle majeur à la révélation du Christ. Notre besoin le plus grand est de le sentir venir en nous, et de le recevoir avec tout notre être, puis de le laisser parler et agir en nous.

L’attitude critique des autres envers notre christianisme ne porte pas sur la Personne du Christ, mais sur l’absence du Christ dans notre vie chrétienne.

 

Si le Christ, avec sa divinité était présent dans nos vies, personne ne s’opposerait à la divinité du Christ.

Les gens achoppent devant le Christ parce que nous mettons le Christ dans nos vies sur le même plan que nos autres besoins: chercher à gagner notre vie, chercher le plaisir, la diversion, la connaissance ou la politique. Et ainsi, le Christ en nous apparaît infiniment en dessous de sa stature véritable. Si le Christ est Dieu, il doit être dans notre vie plus élevé et plus grand que tout, plus grand même que notre vie elle-même. Notre besoin le plus vital est que notre vie chrétienne soit centrée sur le Christ lui-même et non sur nos principes, nos ambitions, notre orgueil, notre malice ou notre convoitise de la vaine gloire du monde : toutes choses que nous cachons derrière le nom du Christ.

Les gens ne haïssent point le Christ. Le Christ est aimé. Il est en vérité le «Fils de l’amour» (Col 1,13), ou plutôt il est l’amour même dans toute sa profondeur, ce vers quoi aspire tout homme. Mais les gens détestent notre comportement, notre conduite et les fausses qualités que nous nous attribuons hypocritement au nom du Christ.

L’écart entre notre vie chrétienne et le Christ est devenu flagrant plus que jamais. Nos actes et nos paroles procèdent de notre christianisme, mais non point du Christ. Ils n’exhalent pas la bonne odeur du Christ (cf. 2 Co 2,15). Aussi ne devons-nous pas nous étonner que notre christia­nisme ne soit pas aimé du monde.

Notre plus grand besoin est d’avoir recours, une fois encore, à la personne du Christ, pour qu’il se manifeste dans notre vie. Alors surviendra un réveil sincère où nos fausses actions seront balayées pour faire place aux œuvres véritables du Christ qui témoigneront de lui sans l’ingérence de notre habileté mortelle. Les gens veulent aller au Christ et non pas à nos personnes toujours déficientes. Pouvons-nous accepter cela ? L’obstacle majeur dans notre cheminement vers le Christ est que nous nous atta­chons à nous-mêmes, au lieu de nous attacher au Christ. Dans les moments de danger ou de fatigue, ce n’est pas le Christ qui transparaît mais nos propres personnes.

Le plus grave dans cet égarement, c’est que nous nous estimons bons à nos propres yeux. Nous ne ressentons plus ainsi le besoin de nous défaire de nous-mêmes pour nous attacher au Christ, et le Christ réel demeure caché aux yeux et aux oreilles des gens. Même si parfois nous nous trouvons médiocres à nos propres yeux, faux, hypocrites, vivant dans l’erreur, prêchant le Christ alors qu’il est totalement absent de nos vies, nous sommes toutefois incapables de changer cet état de chose; nous manquons de conviction pour prendre le risque de mourir afin que le Christ puisse nous faire revivre pour lui-même. Car la vie de ce siècle est très consolante et délectable à l’âme qui cherche sa propre gloire, surtout si elle se revêt d’une apparence chrétienne. L’âme se couvre alors d’une gloire fausse mais éblouis­sante, qui ne peut être démasquée que par ceux qui possèdent la véritable lumière du Christ. Quand donc aurons-nous foi en ce verset: «Ce n’est pas nous que nous prêchons, mais le Christ Jésus, le Seigneur; nous ne sommes, nous, que vos serviteurs pour l’amour de Jésus» (2 Co 4,5) ?

Combien de prédicateurs se sont présentés eux-mêmes, si habilement déguisés derrière l’enseignement du Christ, que les hommes ont été scandalisés par le Christ, et le blâme et le discrédit n’ont pas été jetés sur eux, mais sur la personne du Christ, qu’ils ont défigurée. Celui qui témoigne du Christ doit nécessairement recevoir du Christ pour donner aux autres. Tel est l’esprit et la signification du témoignage. Il nous est donné par l’Esprit Saint qui connaît tout ce qui appartient au Christ et qui désire ardemment témoigner de lui en nous-mêmes, d’une manière efficace. Combien de fois n’avons-nous pas contristé l’Esprit Saint et fait obstacle à son témoignage, en utilisant le témoignage du Christ pour notre propre gloire et dans notre propre intérêt! Nous avons grand besoin d’être délivrés de nous-mêmes. Acceptons-nous cela ?

Qui lira la vie de Jésus Christ et ne ressentira pas au plus intime de son cœur que le Christ est la plus belle et la plus claire image de Dieu? Si Dieu est semblable au Christ, alors Dieu est réellement un Père aimant et plein de compassion, tout en étant un Dieu infiniment puissant: «Celui qui m’a vu, a vu le Père» (Jn 14,8).

L’humanité restera misérable jusqu’à ce qu’elle découvre Dieu, et elle ne décou­vri­ra Dieu que dans le Christ. Le Christ aurait dû trouver dans nos vies l’occasion de manifester sa puissance éternelle et sa divinité afin que les hommes en viennent à croire qu’il est véritablement Fils de Dieu, et parviennent, grâce à lui, au salut et à la vie éternelle; ils pourront ainsi réellement voir le Père, en lui. Mais nous sommes blâmables parce que nous faisons obstacle à la foi au Christ, en nous présentant nous-mêmes, à la place du Christ réel, si bien que notre humanité est glorifiée aux dépens de sa divinité.

L’œuvre rédemptrice du Christ se résume dans le fait de notre transformation en lui, revêtus de ses qualités, une fois qu’il a rempli nos vies et régné sur nous, non point par l’enseignement et l’éducation, mais comme le dit Saint Paul : «Afin que le Christ habite en vos cœurs par la foi» (Ép 3,17).

Si les hommes portaient en eux-mêmes le Christ et, par conséquent, étaient revêtus de ses qualités, l’humanité se dépasserait elle-même et surmonterait toutes ses impuissances, ses souffrances et sa mort, et entrerait dans sa phase glorieuse qui ne relève aucunement de son héritage terrestre mortel. Telle est la nouvelle création de l’homme et telle est la puissance divine du Christ pour élever l’homme au-dessus de lui-même, afin qu’il puisse se dépasser et pénétrer, grâce à la puissance et à l’efficacité du Christ, dans le champ du libre dessein de Dieu. L’homme répondrait alors librement, consciemment et joyeusement à Dieu et à tous ses appels. Tel est l’avenir de l’Homme Nouveau dans le Christ, sa nouvelle naissance. C’est pourquoi le Christ a été nommé avec raison le second Adam.

 

Comment pourrions-nous naître en Dieu sans le Christ? Ceci est impossible.

N’oublions pas que le Christ a fondé sur la Croix son œuvre pour l’humanité. Bien que la Croix soit en premier lieu dans la vie du Christ un acte de Rédemption, il nous l’a transmise comme un modèle de vie et de conduite. Celui qui ne vit pas ou ne pense pas en termes de croix, ne réalisera jamais la gloire que le Christ a atteinte par la Croix; il ne comprendra pas la signification véritable de la Rédemption ni ne lui donnera sa pleine valeur. Mais si nous faisons l’expérience de la Croix dans notre vie et que nous la goûtons consciem­ment et joyeusement, elle sera pour nous l’initiation mystique à la connaissance du Christ et de son ineffable puissance envers nous. Par la communion aux souffrances de la Croix, nous entrons avec le Christ dans une alliance éternelle, en tant qu’héritiers de toutes les gloires et de toutes les consolations du Père des cieux. Combien admirable est le mystère du Christ, ou pour mieux dire, le mystère de l’homme dans le Christ!

 

Droits d'auteur et propriété intellectuelle:

Père Matta El-Maskine (1919-2006) fut le Père spirituel du monastère de Saint Macaire le Grand, à Wadi El-Natroun en Egypte.

Ce texte a été traduit au Monastère de Saint Macaire en Egypte. Tous les droits d'auteur de cette traduction en français, écrite et audio, sont réservés au Monastère de Saint Macaire Le Grand ©, en Egypte. Merci de ne pas la reproduire sauf pour un usage privé.

 

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