L’essentiel de la vie monastique d’après les Lettres de saint Antoinenote

Par Père Matta El-Maskine, Monastère de Saint Macaire Le Grand ©

1995

Saint Antoine nous invite dans ses Lettres à centrer notre attention sur les choses «essentielles et non sur celles qui ne sont pas essentielles» (VII, 5, p. 118). Pour peu que l’on parcoure ses Lettres il n’est pas difficile de découvrir quelles sont les choses les plus «essentielles» aux yeux de notre premier Père: acquérir l’Esprit Saint, le Feu divin et aimer Dieu de tout son cœur. Les conséquences en sont la joie céleste qui nous remplit nuit et jour, la facilité et la légèreté dans toutes les œuvres de Dieu qui deviennent plus douces que le miel. Le moine alors se sent déjà vivre dans le Royaume tout en étant encore dans le corps. Pour se pénétrer de ces différents thèmes le mieux est d’entendre S. Antoine lui-même nous en parler.

 

L’acquisition de l’Esprit Saint

C’est dans sa VIIIe Lettre que S. Antoine nous parle avec le plus de chaleur de l’acquisition de l’Esprit Saint. Or c’est justement cette VIIIe Lettre qui est considérée par notre tradition copte comme l’héritage spirituel spécifique de S. Antoine. En effet, il est dit en exergue de cette Lettre qu’il faut la lire le jour de la fête du saint.

Ce grand Esprit de feu, que moi-même j’ai reçu, recevez-le donc vous aussi! Et si vous voulez le recevoir pour qu’il habite en vous, présentez d’abord le labeur du corps, l’humilité du cœur, et élevez vers le ciel vos pensées nuit et jour. Demandez avec droiture de cœur cet Esprit de Feu et il vous sera donné. Ne doutez pas dans votre cœur. N’ayez pas un cœur double et ne dîtes pas: Qui donc pourrait le recevoir? Non, mes enfants; ne laissez pas ces pensées envahir votre cœur, mais plutôt demandez avec un cœur droit et vous l’obtiendrez.

Moi aussi, votre père, je participe à votre labeur et je prie pour vous, afin que vous le receviez, car je sais que vous êtes parfaits et capables de le recevoir. Tous ceux qui se cultivent eux-mêmes de cette culture, l’Esprit leur est donné de génération en génération.

Efforcez-vous de persévérer dans la prière de tout votre cœur et il vous sera donné, car cet Esprit habite les cœurs droits. Quand donc vous le recevrez, il vous révélera tous les mystères d’en-haut et bien d’autres choses que je ne peux exprimer sur le papier avec un calame et de l’encre. Il éloignera de vous la crainte des hommes, des bêtes sauvages, de la famine et de toute autre chose semblable. Une joie céleste s’emparera de vous nuit et jour, et, tout en étant encore dans le corps, vous serez comme si vous étiez déjà dans le Royaume. Vous ne vous contenterez plus désormais de prier pour vous-mêmes mais vous prierez pour les autres aussi. Quiconque, en effet, reçoit cet Esprit ne doit plus prier seulement pour lui-même mais aussi pour les autres, comme le fit Moïse. Quand il eut reçu cet Esprit, il pria pour le peuple, en disant à Dieu: «Si tu les fais périr, efface mon nom du livre de vie».

Pour moi, ma prière est maintenant, nuit et jour, que vous possédiez la grande jouissance de cet Esprit que tous les saints ont reçu. (VIII,2 p 123-124).

 

Il est impressionnant d’entendre la voix vibrante de S. Antoine nous parler à travers tant de siècles de son expérience de l’Esprit Saint, et nous exhorter avec enthousiasme à la partager avec lui: «Ce grand Esprit de feu que moi-même j’ai reçu, recevez-le vous aussi!» Dans d’autres passages des Lettres, il parle plus explicitement du «baptême de l’Esprit» qui ne s’oppose pas au baptême sacramentel mais qui en est comme le prolongement ou le plein épanouissement:

Jean le Précurseur a baptisé dans l’eau en vue de la conversion. Il voulait nous attirer au baptême de notre Seigneur Jésus qui a baptisé dans l’Esprit Saint et le feu, ce feu qui est celui des bonnes œuvres. Préparons-nous donc maintenant à nous purifier de corps et d’esprit pour recevoir le baptême de notre Seigneur Jésus-Christ, afin de pratiquer les bonnes œuvres et de nous présenter nous-mêmes à lui en offrande agréable.

Notons que S. Antoine ne s’adresse probablement pas à des catéchumènes, mais à des moines depuis longtemps baptisés. Il s’agit donc de raviver la grâce baptismale qui est essentiellement la grâce de l’Esprit.

Car l’Esprit Paraclet reçu au baptême nous donne d’œuvrer pour notre conversion, en vue de nous restaurer dans notre souveraineté première, et de nous faire part de l’héritage éternel. Sachez aussi que tous ceux qui sont baptisés dans le Christ, revêtent le Christ, comme le dit l’apôtre Paul, et obtiennent la grâce de l’Esprit Saint. (VII,5 p 118-119).

Faites de ce corps dont vous êtes revêtus un encensoir ... Demandez-lui avec toute la force de votre intellect de vous accorder la venue de son Feu immatériel qui fondra sur vous pour consumer tout ce qui se trouve dans cet encensoir et pour le purifier. Et vous verrez comme la trace d’un homme montant avec de l’eau de la source divine et il fera pleuvoir sur vous la pluie spirituelle de l’Esprit Paraclet. Si vous obtenez, mes chers fils, ces dons excellents, ne croyez pas qu’ils viennent de vos propres œuvres, mais plutôt d’une sainte puissance qui coopère avec vous dans toutes vos œuvres. (VI,8, p 109-110).

 

Les fruits de l’Esprit

Les fruits de cette expérience de l’Esprit ont déjà été décrits dans la Lettre VIII: «Il vous révélera tous les mystères d’en-haut ... Une joie céleste s’emparera de vous nuit et jour, et, tout en étant encore dans le corps, vous serez comme si vous étiez déjà dans le Royaume» (VIII,2, p 123). Ailleurs il y revient mais en y ajoutant la douceur et la facilité dans toutes les œuvres de Dieu.

Lorsque l’Esprit de Dieu habite en eux, il leur procure le repos en toutes leurs œuvres et fait que le joug de Dieu leur devienne doux, comme il est écrit dans l’Evangile: «Portez mon joug». Ils ne trouvent plus aucune fatigue ni dans la pratique des vertus, ni dans le service, ni dans les veilles nocturnes. Ils ne se fâchent plus des injures qui leur sont faites par les hommes, et ne craignent plus rien, ni homme, ni bête, ni famine, ni fantôme, car la joie de Dieu est avec eux nuit et jour. (XVIII,3, p 183).

Sachez-le, mes fils bien aimés dans le Seigneur: l’Esprit Saint est éternel et transcendant. Il exhale un parfum très suave et très doux qu’on ne peut exprimer par la parole, comme il a été dit: «Qui connaît la suavité et la douceur de l’Esprit si ce n’est ceux qui ont mérité qu’il habite en eux?» (XIX,1, p 189).

Et cet Esprit, mes chers fils, lorsque les saints l’ont cherché, ils l’ont trouvé. C’est lui la vraie pierre précieuse mentionnée dans le saint Evangile: ... Il est aussi écrit qu’un trésor «était caché dans un champ, et qu’un homme, l’ayant découvert, le cacha à nouveau, et, dans sa joie s’en alla vendre tous ses biens et acheta ce champ». De même les saints, mes bien aimés, à chaque génération, lorsqu’ils ont trouvé cet Esprit et que celui-ci a habité en eux, ont adressé de très grandes grâces à Dieu. Or cet Esprit n’habite que dans les âmes de ceux qui ressemblent à ces bienheureux. Il leur découvre alors de grands mystères, donne joie et repos à leur cœur en ce monde, et rend leur nuit pareille au jour. (XIX,3, p 190).

Ailleurs ces mêmes fruits sont attribués à l’inhabitation de Dieu en nous:

Puisque la divinité est en vous, je vous aime de tout mon cœur et de tout mon esprit, parce que vous avez acquis Dieu en vous-mêmes et désormais vous occupez une grande place dans mon cœur. Et moi, je demande sans cesse à mon Dieu, pour vous, de faire progresser en vos cœurs l’inhabitation divine, par son amour, et de vous dévoiler la grandeur de ses mystères, que je ne saurais exprimer par ma bouche; car ils sont extrêmement grands et élevés et ne ressemblent pas à ceux de ce monde. Ils ne sont pas révélés aux âmes impures mais à ceux qui ont purifié leur cœur de toutes les souillures et les œuvres de ce siècle éphémère, c’est-à-dire ceux qui ont haï le monde et jusqu’à leurs propres personnes, et qui, en portant la croix, ont suivi le Seigneur en tout, accomplissant sa volonté. En ceux-là la divinité a habité. Elle leur a communiqué sa douceur et la joie de Dieu. C’est cette joie qui enrichit les âmes et les fait progresser de plus en plus. En effet, de même que les arbres ne peuvent croître s’ils ne s’abreuvent de la nature de l’eau, de même aussi l’âme ne peut progresser ni monter vers les hauteurs si elle ne reçoit la joie céleste. Seules les âmes qui ont reçu cette joie céleste peuvent progresser vers les hauteurs, car elles ont observé ce que nous avons dit précédemment. Les mystères du Royaume des cieux leur ont été découverts alors qu’elles sont encore dans cette chair; et elles ont trouvé familiarité en tout auprès de Dieu, si bien qu’il exauce toutes leurs demandes. (XIII,1, p 141,142).

 

Comment faire pour acquérir l’Esprit?

Il s’agit d’abord d’écarter ce qui s’oppose à sa venue. Car l’Esprit lui-même désire nous remplir et c’est nous qui l’en empêchons: «Votre mère Sara qui est l’Esprit a un grand désir de vous parfaire» (VIII,1, p 122,123). Nous devons donc veiller à écarter ce qui l’en empêche: «Car l’Esprit de Dieu n’habite pas une âme ou un corps pécheur, car il est saint et éloigné de toute perversité» (IV, p 98). «De même l’Esprit Saint n’habite pas une âme orgueilleuse, mais les âmes des humbles dont toutes les pensées tendent à la perfection» (XIX,3, p 189).

Il s’agit ensuite d’élever ses pensées en permanence vers le ciel en demandant à être rempli par l’Esprit Saint. Relisons ce qu’en dit la Lettre VIII:

Et si vous voulez le recevoir pour qu’il habite en vous, présentez d’abord le labeur du corps, l’humilité du cœur et élevez vers le ciel vos pensées nuit et jour. Demandez avec droiture de cœur cet Esprit de Feu et il vous sera donné. (VIII,2, p 123).

La lettre V présentait déjà un enseignement semblable:

Quiconque ne hait pas de tout son cœur ce qui est propre à la nature matérielle et terrestre avec toutes ses œuvres, et n’élève pas son intellect vers les hauteurs, vers notre Père à tous, celui-là ne peut être sauvé. Mais celui qui fait ce que je viens de dire, Notre Seigneur aura pitié de lui à cause de la peine qu’il se donne, et il lui accordera le Feu invisible et immatériel qui consumera toutes ses passions et purifiera son intellect. Alors l’Esprit de notre Seigneur Jésus-Christ habitera en lui et sera avec lui pour qu’il puisse adorer le Père comme il convient. (V,3, p 102,103).

Le rôle de la prière est prépondérant pour l’acquisition de l’Esprit Saint. Cette prière doit être continuelle: «nuit et jour» (VIII,2, p 123); persévérante: «Efforcez-vous de persévérer dans la prière de tout votre cœur et il vous sera donné» (VIII,2, p 123); et pleine de foi: «Ne doutez pas dans votre cœur. N’ayez pas un cœur double et ne dîtes pas: Qui donc pourrait le recevoir? Non, mes enfants; ne laissez pas ces pensées envahir votre cœur, mais plutôt demandez avec un cœur droit et vous l’obtiendrez.» (VIII,1, p 123).

 

L’Esprit Saint dans la vie des débutants

Que l’on ne s’imagine pas que cette expérience de l’Esprit soit réservée à ceux qui sont déjà avancés dans leur vie spirituelle. La Lettre I attribue à l’Esprit Saint un rôle prépondérant dans la vie des débutants. C’est par lui qu’ils sont «tout d’abord appelés ... Il leur rend toute chose facile, de sorte qu’il leur devient doux d’entrer dans la conversion» (I,2, p 83); et s’ils se mettent «à l’école de l’Esprit Saint» (I,2, p 83), il leur «montre comment purifier l’âme et le corps» (I,3, p 83); il les aide «à observer les commandements ... et leur montre comment débarrasser l’âme de tous ses maux» (I,4, p 84). «Il les conduit dans ses voies droites» (I,4, p 85). En un mot, l’Esprit est montré comme le divin pédagogue de l’âme dès les débuts de la vie spirituelle. Avant même qu’on ne commence, le rôle de l’Esprit est premier. C’est lui qui «attire l’âme vers la conversion» (I,4, p 86).

Ainsi, toute la vie du moine depuis le début jusqu’à la fin se passe sous la conduite de l’Esprit.

 

Le Feu de Dieu

Dans une étude sur la place de l’Esprit Saint dans le monachisme primitif, le Père Matta el Maskîne écrit:

«Quiconque lit les lettres de S. Antoine en retire une impression spirituelle qui ne le quittera plus durant toute sa vie: Feu, Feu, Feu! Le pilier essentiel de tout l’enseignement de S. Antoine est bien le Feu divin qui habite l’âme et la fait s’envoler dans les hauteurs. Ce Feu est pour S. Antoine le secret de toute la vie spirituelle: si l’âme perd ce Feu elle devient comme un oiseau privé de ses ailes (Cf. Lettre XVIII,2)»

 

Ce Feu n’est pas autre chose que l’Esprit Saint lui-même. Nous avons déjà entendu S. Antoine l’appeler «ce grand Esprit de Feu que moi-même j’ai reçu». Si dans d’autres passages le Feu est identifié à «la chaleur des bonnes œuvres» (XVIII,2, p 181; cf. VII,5, p 118), il ne faudrait pas comprendre cette expression dans un sens pélagien; cette chaleur est toujours présentée comme une grâce qui nous est donnée, à savoir la grâce de l’Esprit manifestée par la chaleur des bonnes œuvres: «Ce qui provoqua la montée des saints au ciel fut le Feu invisible - c’est la chaleur des bonnes œuvres - qui a été allumé dans leur cœur» (XVIII,2, p 181-182); et plus loin «ce Feu que le Seigneur vous a donné» (XVIII,2, p 182).

S. Antoine a toujours été attentif à tout attribuer à la grâce. Dans la Lettre VIII où il parle du grand Esprit de Feu qu’il a reçu, il tient à préciser que le Seigneur lui a accordé ce don «par sa grâce seulement et non par mes mérites» (VIII,1, p 121). Et ailleurs: «Si vous obtenez, mes chers fils, ces dons excellents, ne croyez pas qu’ils viennent de vos propres œuvres, mais plutôt d’une sainte puissance qui coopère avec vous dans toutes vos œuvres» (VI,8, p 110).

Pour S. Antoine, nos œuvres elles-mêmes sont des dons de la grâce: «Les œuvres que nous présentons au Seigneur par la grâce qu’il nous accorde» (VII,2, p 114). Rien n’est plus étranger à la pensée d’Antoine qu’une opposition entre la grâce et les œuvres. Aussi le Feu divin est-il tout naturellement identifié dans ses Lettres tantôt à l’Esprit Saint et tantôt à la chaleur des bonnes œuvres, à savoir la chaleur de l’Esprit qui rend les bonnes œuvres ardentes.

Ces considérations sur le rapport entre la grâce et les œuvres étaient nécessaires pour ne pas se méprendre sur l’identification du Feu à la chaleur des bonne œuvres. Mais il est bien plus important pour nous d’écouter ce que dit S. Antoine lui-même du Feu divin.

D’abord ce Feu est celui que le Seigneur Jésus est venu allumer sur la terre:

Ayez donc vos cœurs intimement unis à celui (Antoine) qui demande à Dieu, pour vous, le Feu que le Seigneur Jésus a jeté sur la terre. Qu’il daigne le jeter dans vos cœurs, pour que vous puissiez bien exercer votre volonté et vos sentiments. (III,4, p 95).

La Lettre XVIII est celle où S. Antoine parle le plus longuement de ce Feu de Dieu:

Ce qui provoqua la montée des saints au ciel fut le Feu invisible - c’est la chaleur des bonnes œuvres - qui a été allumé dans leur cœur. Et pour mieux expliciter cela, voyons à quoi donc ressemble l’âme habitée par le Feu de Dieu: elle ressemble à un oiseau ayant deux ailes par lesquelles il vole et s’élève dans les hauteurs célestes, car l’oiseau est seul parmi toutes les créatures à être pourvu d’ailes. Or les ailes de l’âme qui sert le Seigneur sont la puissance du Feu de Dieu par lequel elle peut s’élever vers les hauteurs célestes. Mais si elle vient à perdre ces ailes, elle ne peut plus s’élever dans les airs, puisqu’elle a perdu la puissance de ce Feu. Elle reste désemparée comme un oiseau qui, privé de ses ailes, ne peut plus voler. L’âme de l’homme est aussi comparable à l’oiseau en ce que celui-ci doit à la chaleur son existence au monde. Si, en effet, l’ oeuf n’est pas couvé en permanence par l’oiseau, un petit oiseau vivant n’en sortira pas, puisque sa vie ne peut exister que par la chaleur. Aussi le Seigneur a-t-il dit dans le saint Evangile: «Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes fils, comme l’oiseau rassemble ses petits sous ses ailes?» (XVIII,2, p 181-182).

Ici la parabole de la poule qui rassemble sa couvée sous ses ailes est prise non pas tant dans le sens auquel nous sommes habitués de l’unité dans laquelle le Christ veut rassembler les siens, mais plutôt en ce sens qu’il désire nous communiquer sa propre chaleur spirituelle. Remarquons en passant que ces deux sens sont les deux axes principaux de la prière sacerdotale: «Qu’ils soient un en nous», et «Pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient eux aussi sanctifiés en vérité» (Jn 17,21 et 19). Mais continuons à écouter S. Antoine:

Ayant donc compris, mes chers fils, que l’âme de celui qui sert Dieu est comparable à l’oiseau dont l’existence provient de la chaleur, ne laissez pas la puissance de ce Feu vous être arrachée. Car de nombreux combats vous sont livrés de la part du démon pour vous arracher ce Feu, que le Seigneur vous a donné. Il sait, en effet, qu’il n’a aucun pouvoir sur vous tant que vous possédez ce Feu en vous-mêmes. (XVIII,2, p 182).

Tous les combats de l’ennemi visent donc à une fin unique: nous attiédir, nous arracher ce Feu; et tout l’effort du moine consiste à maintenir sa chaleur spirituelle, à conserver «ce Feu que le Seigneur nous a donné», car c’est par ce seul moyen qu’il peut résister à toutes les attaques de l’ennemi. Celui-ci jette de nombreuses tentations dans votre âme en vue d’éteindre ce Feu par lequel se réalise la vertu. Tout d’abord, il vous propose le repos du corps et ce qui s’y rapporte. Mais s’il remarque qu’on ne lui obéit pas et que son propos ne trouve aucun accueil, il recourt à d’autres fourberies ayant l’aspect du bien ... Mais s’il voit les hommes s’en garder, ne pas les accepter, et ne pas même l’écouter, pendant suffisamment de temps, alors confus, il s’enfuie loin d’eux. Et à ce moment l’Esprit de Dieu vient habiter en eux. Lorsque l’Esprit de Dieu habite en eux, il leur procure le repos en toutes leurs œuvres et fait que le joug de Dieu leur devienne doux, comme il est écrit dans l’Evangile: «Portez mon joug». Ils ne trouvent plus aucune fatigue ni dans la pratique des vertus, ni dans le service, ni dans les veilles nocturnes. Ils ne se fâchent plus des injures qui leur sont faites par les hommes, et ne craignent plus rien, ni homme, ni bête, ni famine, ni fantôme, car la joie de Dieu est avec eux nuit et jour. (XVIII,3, p 182-183).

Le reste du passage montre l’importance de la joie et il vaut la peine de la lire:

Cette joie développe leur intelligence et la nourrit. Par cette joie, l’âme s’épanouit toujours, se prépare et, grâce à elle, s’élève jusqu’au ciel, de même que le corps reçoit sa constitution et son affermissement par le pain, l’eau et d’autres choses semblables, depuis le début de sa vie jusqu’à la fin. Nous voyons en effet l’enfant se développer grâce au lait de sa mère, puis en prenant une nourriture tendre, et plus tard en consommant quotidiennement ce qui lui convient. Il devient alors fort et courageux face aux ennemis et aux conditions contraires. Mais si une maladie l’atteint qui l’empêche de se nourrir, ses ennemis reprennent le dessus de toute part et le vainquent. Il ne parviendra alors à recouvrer la santé, à se relever de sa maladie, et à venir à bout des ennemis qui s’opposent à lui que par l’assistance et les soins du médecin. De même, l’âme humaine qui ne possède pas en elle la joie de Dieu se trouve malade et atteinte de graves blessures. Si toutefois elle s’efforce de rechercher un homme, serviteur de Dieu et expert dans la médecine des âmes, et si elle s’attache à lui, il la guérira de ses maux, la relèvera et lui enseignera les choses de Dieu. Elle retrouvera alors cette joie qui est sa nourriture. C’est alors qu’elle parviendra à résister à ses ennemis qui sont les esprits du mal. Elle les vaincra, écrasera tous leurs mauvais conseils et deviendra parfaite grâce à la joie. (XVIII,4, p 183-184).

Dans la Lettre X, la chaleur spirituelle, «la chaleur de la divinité», est présentée comme le bien suprême, «rien n’est plus excellent»:

Efforcez-vous de résister à l’esprit de vaine gloire. Opposez-vous à lui et emportez-le sur lui. Et la force de Dieu viendra vous porter secours, elle restera avec vous et vous donnera dynamisme et chaleur en tout temps. Et moi, je demande pour vous que cette chaleur persiste en vous pour l’éternité, car elle est véritable et rien n’est plus excellent.

Si donc l’un de vous trouve que cette chaleur n’est pas en lui, qu’il la demande avec insistance et elle viendra à lui. Car elle est semblable au feu sur lequel soufflent, jusqu’à ce qu’il s’allume, des gens qui veulent faire cuire un plat de légumes. Quand ce feu est allumé, l’eau acquiert la nature chaude du feu, elle se met à bouillir, monte et cuit les aliments. De la même manière, mes frères, si vous trouvez que votre âme s’est refroidie par l’insouciance et la négligence, efforcez-vous de la relever en pleurant sur son état, et la chaleur ne manquera pas de venir s’unir à elle, lui communiquant sa nature ardente. Et l’âme, mise en ébullition, abondera en bonnes œuvres....

Soyez unis par les dispositions de votre cœur, dans l’éclat et la chaleur de la divinité, pour que Dieu vous révèle les grands et ineffables mystères. (X,4, p 131).

 

Aimer Dieu de tout son cœur

Bien aimés dans le Seigneur, si l’homme aime Dieu de tout son cœur, de toute sa pensée, de tout son esprit et de toute sa force, il acquerra la crainte de Dieu. Cette crainte engendre les larmes et les larmes sont source de force. Par le plein accomplissement de cela, l’âme porte des fruits en toutes choses. (IX,1, p 125).

L’important n’est pas seulement d’aimer Dieu; cela est bien commun à tous les moines; mais l’important est que cela soit de tout notre cœur:

Je sais que vous aimez Dieu. Veillez cependant à ce que ce soit de tout votre cœur... Vous pourrez alors obtenir la force de Dieu, et passer le reste de votre vie dans la joie et l’allégresse. Et les œuvres du Seigneur vous seront légères. (IX,2, p 126).

Et maintenant, mes bien aimés dans le Seigneur, vous que mon âme aime et dont elle connaît l’amour de Dieu, acquérez cette force afin que les démons vous craignent, que les labeurs que vous pratiquez vous soient légers et que vous preniez goût aux choses divines; car la suavité de l’amour de Dieu est plus douce que le rayon de miel. (IX,1, p 125-126).

Dans la Lettre XVIII on retrouve le même enseignement:

Et moi, je vous apprendrai une autre œuvre qui affermit l’homme depuis le début jusqu’à la fin, à savoir qu’il aime Dieu de toute son âme, de tout son cœur, de toute sa pensée et qu’il lui soit totalement voué. Alors Dieu lui donnera une grande force et beaucoup de joie, et toute les œuvres de Dieu lui seront plus douces que le rayon de miel. Il en sera de même de tout labeur corporel, de la méditation et des veilles. Le joug du Seigneur lui sera léger et doux. (XVIII,8, p 187).

Aimer Dieu de tout son cœur s’avère donc être la source du bonheur du moine et de son épanouissement spirituel. Mais comment faire pour acquérir et surtout pour maintenir en nous cet amour? S. Jean nous dit que notre amour n’est qu’une réponse à l’amour de Dieu pour nous (1 Jean 4, 10 et 19). Et S. Antoine reprend la même idée. Il ne cesse de nous encourager à bien considérer ce que Dieu a fait pour nous, à cause de son amour incompréhensible. Dans les premières Lettres, se trouvent plusieurs passages qui se ressemblent (II,2-4; III,2-3; VI,2-3; VII,1-3) dans lesquels le saint magnifie «cette grande Economie du salut» qui n’a d’autre raison que l’amour extraordinaire de Dieu. En voici quelques extraits:

A cause donc de la grandeur de sa bonté, comme il est le Dieu de tous, il a voulu visiter notre faiblesse. (II,2, p 88).

Alors, Dieu le Verbe, à cause de son amour incompréhensible, vint vers nous. (II,2, p 88).

Que dorénavant soit évidente pour vous cette vérité: Dieu le Père dans sa bonté n’a pas épargné son Fils Unique, mais il l’a livré pour nous racheter de nos péchés. (II,2, p 89).

Aussi je vous exhorte, frères bien aimés, au nom de notre Seigneur Jésus Christ, à bien comprendre cette grande économie du salut: Dieu le Verbe s’est fait semblable à nous en tout hormis le péché. En effet, il convient à tous les êtres doués de raison de bien connaître cela et d’en avoir l’intelligence véritable. (II,3, p 89).

Il est important pour nous de connaître la condition que notre Seigneur Jésus-Christ a prise pour nous: il est devenu semblable à nous en tout, hormis le péché. ... Grâce à la folie de la condition qu’il a prise, nous sommes devenus sages; grâce à son appauvrissement, nous sommes devenus riches; grâce à sa faiblesse nous sommes devenus forts; et lui-même est devenu résurrection pour nous tous, détruisant le pouvoir que la mort avait sur nous. (III,3, p 93).

Que ces considérations vous soient familières. (II,4, p 90).

A cause de notre ignorance, il a accepté l’aspect de l’ignorance, à cause de notre faiblesse l’aspect de la faiblesse, à cause de notre pauvreté l’aspect de la pauvreté, et à cause de notre condition mortelle il a goûté la mort. Tout cela il l’a enduré pour nous, et par sa mort nous avons été sauvés. (VI,3, p 105,106).

C’est pourquoi je vous demande, mes fils bien aimés, de vous pénétrer de ceci et d’examiner l’Economie de notre Créateur: comment il nous a visités. (VI,4, p 106).

Car il n’avait nul besoin de nous, et s’il est venu vers nous, ce n’est pas à cause de notre humilité mais du fait de son immense bonté, de sa compassion et de son amour incompréhensibles. (VII,2, p 114).

Car il n’y a pas de bienfait qu’il n’ait accompli envers nous, par sa propre personne. (...) Le Fils bien-aimé lui-même, le Verbe, est mort pour nous tous! (VII,2, p 115).

Lorsqu’on se pénètre bien de cela (VI,4, p 106), il devient facile d’aimer Dieu de tout son cœur, et tout ce que nous lui présentons nous semble être bien peu de chose par rapport à ce que lui-même a fait pour nous.

C’est pourquoi, mes chers fils que j’aime tant, je vous exhorte par l’amour que j’ai pour vous, à vous offrir au Seigneur de tout votre cœur et de toute votre âme, et à reconnaître que toutes les œuvres que nous présentons au Seigneur par la grâce qu’il nous accorde, ne sont rien, comparées à l’humiliation qu’il a endurée pour nous. (VII,2, p 114).

 

Mais c’est surtout à la fin de sa vie que cette vérité s’est présentée à S. Antoine sous un jour nouveau. Bien qu’il n’ait cessé durant toute sa vie de se pénétrer de cela, la grâce d’éveil spirituel qu’il reçut dans ses derniers jours était si vive qu’elle lui faisait considérer toute sa vie précédente comme un long sommeil:

Et moi, misérable, je vous fais savoir que notre Seigneur, par sa grâce, a réveillé mon intellect du sommeil de la mort. Désormais je suis en larmes et je pleure durant le peu de temps qui me reste à vivre sur la terre. Car je pense en moi-même: «Que pourrions-nous donner à notre Seigneur en retour de ce qu’il a fait pour nous?». ... Il nous a envoyé son Fils Unique pour notre salut. (VII,5, p 118).

Que par ses prières le Seigneur nous donne cette même grâce d’éveil spirituel pour que nous puissions nous offrir à Dieu en offrande agréable.

C’est pourquoi, mes fils bien aimés, je ne cesse de prier pour vous, nuit et jour, que le Seigneur ouvre les yeux de votre cœur ... Qu’il vous donne un cœur vigilant et un esprit de discernement pour que vous puissiez vous offrir vous-mêmes à Dieu, en sacrifice vivant et saint. (VI,5, p 107).

 

Couverture

On peut lire aussi: Saint Antoine, ascète selon l'Evangile,
suivi des vingt Lettres arabes de saint Antoine, par Père Matta El-Maskine

SO 57 - 1993, 218 p. édités par l'abbaye de Bellefontaine

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Note Enseignement donné à un groupe de moines africains en visite au monastère de St-Macaire en 1995.

 

Droits d'auteur et propriété intellectuelle:

Père Matta El-Maskine (1919-2006) fut le Père spirituel du monastère de Saint Macaire le Grand, à Wadi El-Natroun en Egypte.

Ce texte a été traduit au Monastère de Saint Macaire en Egypte. Tous les droits d'auteur de cette traduction en français, écrite et audio, sont réservés au Monastère de Saint Macaire Le Grand ©, en Egypte. Merci de ne pas la reproduire sauf pour un usage privé.

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