Un seul Christ et une seule Église universelle

Père Matta El Maskine

Chapitre XIX de la Communion d'Amour

© Abbaye de Bellefontaine

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Les notes ont été regroupées en fin de texte

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Dans une époque comme la nôtre, entachée d'esprit sectaire, nous avons vite fait de penser que les mots du Credo: Nous croyons en une seule Église universelle se réfèrent au type d'unité qu'on trouve dans la confession (ou la communauté) à laquelle appartient tel ou tel chrétien, qu'il soit orthodoxe, catholique romain ou protestant. Le concept d'universalité est influencé par celui d'une unité marquée de sectarisme. Un croyant orthodoxe affirmera que l'unité de l'Église réside purement et simplement dans l'Orthodoxie et que l'universalité n'englobe que les orthodoxes qui se trouvent dans le monde entier. Un catholique et un protestant feront pour leur part des affirmations similaires. Ainsi chaque chrétien se forge une idée théologique de la nature de l'Église telle que son unité semble enfermée dans les frontières de sa propre confession, et que son universalité n'est plus alors qu'un aspect spatial de l'Église, dans les limites définies par le dogme.

Une vision aussi étroite qui s'accroche fanatiquement à des habitudes mentales et à l'esprit de clocher fait perdre de vue la réalité de la nature infinie de l'Église, qui dépasse aussi bien la pensée de l'homme que tout son univers terrestre.

L'Église est bien plus grande que l'homme ! Elle est même plus grande que les cieux et la terre, car l'homme n'a jamais rempli l'Église et ne la remplira jamais, même si le monde entier avec toutes ses structures, toutes ses croyances passées et futures était sauvé. Car le seul qui remplit l'Église, c'est le Christ. Car il est luimême la plénitude parfaite qui seule peut remplir tout en tout (Ep 1,23): l'homme, son intelligence, le temps et l'espace ! Le monde entier, les cieux et la terre ne peuvent contenir l'Église. Tout au contraire, c'est l'Église qui contient largement la terre et les cieux de l'homme. L'Église est la nouvelle création (2 Co 5,17), le ciel nouveau et la terre nouvelle (Ap 21,1), l'homme nouveau (Ep 4,24). Les cieux anciens et la terre ancienne sont engloutis dans la nouvelle création, comme s'ils n'existaient plus (bien qu'ils existent encore). De même la mort est engloutie (1 Co 15,54) dans la vie, de sorte qu'elle ne domine plus; et ce qui est corruptible est englouti dans ce qui est incorruptible. Tout devient nouveau, vivant, éternel et pur. Le nouveau ici, c'est ce qui appartient au tout inaltérable est infini, tandis que l'ancien est ce qui est partiel, qui périt nécessairement, à cause de sa nature essentiellement changeante.

Aussi l'Église, de par son caractère universel, est-elle plus grande que l'homme, que ses concepts, ses structures et ses dogmes ; plus grande que le monde, avec ses immenses virtualités, que la terre avec toute son entropie, que tous les événements temporels du premier jusqu'au dernier.

L'Église est la nouvelle Totalité. Cet aspect de totalité, ici, lui vient de la nature du Christ - dont l'Église a été formée - car cette nature inclut tout ce qui appartient à l'homme et à Dieu, par l'Incarnation.

L'Église est donc «totale», ou en d'autres termes «universelle», «catholique», dans la mesure où elle recueille ensemble, dans le Corps du Christ qui la remplit, tout ce qui appartient à l'homme et tout ce qui appartient à Dieu, en une unique entité, à la fois visible et invisible, finie et infinie, une existence limitée par le temps et l'espace en même temps qu'éternelle et surnaturelle.

Le mot «catholique» vient du grec kaq (selon) et loz (tout). Littéralement, il signifie «totalité». Il s'agit ici d'une «totalité» ultime, qui transcende toute existence finie. C'est une totalité inaltérable, infinie, infrangible. C'est une totalité indéfectiblement UNE, comme la nature même du Christ, sans division, sans confusion et sans changement.

Telle est l'Église, semblable en tout au Christ. De même que le Christ est un en sa personne ; de même que, de par sa nature, il embrasse tout dans son existence qui est à la fois temporelle et éternelle, localisée et dépassant l'espace, de même l'Église est à la fois une et universelle. Quiconque se trouve dans l'Église est nécessairement «un» et doit être «un» en raison de la catholicité de l'Église, autrement dit, en raison de sa capacité divine, reçue du Christ, d'unir l'homme tout entier en Dieu. Qui est en Christ est de Dieu et est «un» en Dieu.

L'Église réalise cette catholicité par les sacrements, car, par les sacrements, tous les fidèles sont unis entre eux, unis dans le corps mystique du Christ, devenant ainsi tous ensemble un seul corps et un seul esprit, accédant ainsi à la nature de l'Église une et universelle. Le corps du Christ dans l'Église est le secret de sa catholicité. Sa personne unique est le secret de son unicité.

Si les fidèles dans l'Église ne parviennent pas à l'unité de coeur et d'esprit par la communion au Corps unique, s'ils ne parviennent pas à l'amour unifiant que dispense la personne du Christ qui règne sur tout, les sacrements ne représentent plus que des rites formels et c'est cela qui prépare la discorde intellectuelle et dogmatique. Le formalisme sacramentel ou dogmatique est incompatible avec la réalité du Corps unique et qui contient tout, qui donne la vie à tous ceux qui s'en nourrissent et les fait devenir «un» en lui. Dans l'Église, le Corps du Christ est source de vie et d'unification. Il est vivant et vivifiant, il est capable de faire tomber toutes sortes de barrières créées par le temps et l'espace, par l'intellect et les instincts de l'homme, qu'il s'agisse de barrières sociales (il n'y a plus en Christ ni esclave, ni homme libre), raciales ou culturelles (ni juif, ni grec, ni barbare), sexuelles (ni homme, ni femme (Ga 3,28)). Le corps mystique du Christ est dans l'Église source de la puissance qui la rend capable de tout rassembler et unir dans sa propre nature catholique et unique.

L'Église est la nouvelle création. Adam était la «tête» de la première création humaine, l'être unique dont étaient issus les peuples, les races, les classes, les individus de l'humanité. Ainsi le Christ, devenu le second Adam, est la «tête» de la nouvelle création humaine, l'être unique dont est issu l'homme nouveau, comme une race unique élue (la race divine du Christ), comme un peuple justifié (peuple rassemblé par la justice du Christ, non par sa propre justice), comme une nation sainte (1 P 2,9) (née du saint baptême et non du sein d'une femme).

Le grand secret de la capacité du Christ à unifier races et peuples, à abolir toutes les barrières qui séparent les humains (et à réaliser l'universalité de l'Église), c'est qu'il est Dieu incarné, à la fois Fils de Dieu et Fils de l'homme. La divinité du Christ a permis à son humanité de dépasser tout racisme, tout nationalisme, tout particularisme, tout péché et toute mort. Parce que le Christ était Fils de Dieu, il a pu rassembler l'humanité dans une filiation unique à l'égard de Dieu. Aussi, quiconque participe à la chair du Christ voit se dissoudre en lui toutes sortes de barrières, en même temps que le péché et la mort. Il est ainsi rendu «un» avec tout homme; il devient un homme nouveau, une nouvelle créature purifiée à l'image du Christ et, par conséquent, fils de Dieu à l'intérieur de l'unique filiation du Christ. Si donc l'Église est catholique, c'est en dépendance de la chair divine du Christ en tant que celle-ci a le pouvoir de rassembler l'humanité, de l'unifier en une unique filiation à l'égard de Dieu.

La catholicité de l'Église est celle du Christ. C'est la nature du Christ qui opère, elle qui peut réunir tout à la fois l'homme avec Dieu et l'homme avec l'homme. En d'autres termes, l'Église, en raison de sa catholicité, s'oppose à toute discrimination, à toute division, à tout repliement sur soi et même à tout ce qui provoque la division, d'où qu'elle vienne, que ce soit de l'intérieur ou de l'extérieur de l'homme.

Les couleurs, les races, les peuples divisés, le Christ ne les rassemble pas seulement en une seule façon de penser et en une seule foi, il les rassemble en un seul Corps au sens fort du terme, avec tout ce que cela comporte d'intimité, de compréhension et d'amour. Aussi, l'Église, qui est son Corps mystique par le baptême et l'eucharistie, se trouve être le point de rencontre de toute l'humanité, le seul point de rencontre pour tous les peuples, les nations, les races, les langages, les sensibilités, celle qui dissout toutes les barrières et les désaccords. Ainsi tous deviennent un seul grand corps pur, un seul esprit d'intimité et d'amour, un seul homme réconcilié qui a pour tête le Christ, qui assume tout ce que chaque race, chaque peuple, chaque couleur, chaque langage possède comme privilèges et comme talents, mais sans que cela entraîne division, ni dispute ou discrimination. Voilà exactement ce que signifie la «catholicité» de l'Église.

Pourquoi alors l'Église n'a-t-elle pas encore pleinement réalisé cette catholicité - ou plutôt pourquoi ne vit-elle pas encore pleinement dans le monde selon sa nature catholique, qui devrait être l'essence de sa vie en Christ, la manifestation de sa puissance, le secret de sa perfection, de son intégrité divine? La raison est simple et évidente. Elle n'a pas encore perçu ses concepts divins dans leur pureté, dans leur dimension surnaturelle qui dépasse toute logique et toute intelligence humaines. Autrement dit ses concepts sont encore liés à des interprétations, à des raisonnements philosophiques qui l'empêchent de percevoir clairement «la nature catholique du Christ», son pouvoir transcendant de totale réconciliation, son pouvoir d'unifier les natures différentes d'une manière qui dépasse les capacités de chacune d'entre elles et qui ne se limite pas aux idées, aux principes et aux dogmes, pouvoir qui trouve sa source dans le pardon, dans la purification, la justification et même la sanctification de tout homme par le sang du Christ, qui peut racheter les péchés du monde entier. On pourrait dire que l'Église n'a pas encore découvert l'étendue du pouvoir inhérent au sang du Christ, tout ce que peut opérer sa chair, la profondeur de son amour et de sa justice.

Il est évident que les définitions théologiques qui ont été à l'origine des schismes sont, en elles-mêmes, impeccables. Les problèmes se trouvent dans la manière de les interpréter et de les approfondir. Ici, l'homme a approché la nature divine de Dieu, simple et limpide, avec l'esprit et les pensées d'Adam, non ceux du Christ. Là les divisions sont une conséquence inévitable de la nature divisée d'Adam. Les divisions, qui se manifestent dans la manière dont nous envisageons, dont nous percevons le Christ, n'ont rien à voir avec la personne du Christ-, avec sa nature qui est universelle, mais elles résultent de la division qui a affecté la nature humaine, une nature blessée par le péché, empoisonnée parla haine, le soupçon, le malentendu, la vanité et les dissensions. Les schismes qui déchirent l'Église n'ont pas leur origine dans l'Église, mais dans l'incapacité de l'homme à percevoir, à saisir, à comprendre la réalité du Christ et de l'Église.

Nous voyons donc que, chaque fois que nous divergeons au sujet de la nature du Christ ou de l'Église, c'est un signe que nous avons envisagé les réalités divines, théologiques, avec un esprit humain, selon le vieil homme et par conséquent, en fait, de façon non théologique. Chacun des schismes qui est intervenu dans l'Église nous avertit qu'en ce point, l'homme a abordé les problèmes de l'Église de façon ethnocentrique, raciale (ce qui ne peut mener qu'à la division), au lieu de le faire dans un esprit d'Église, un esprit «catholique» (qui unit).

Ce n'est que pour l'homme vraiment nouveau, l'homme qui a la pensée du Christ, que le Christ sera Un, qu'il ne sera pas divisé (1 Co 1,13), ni source de division ou de discorde. Ce n'est que pour cet homme nouveau, qui a accueilli en profondeur la nature du Christ, que l'Église sera vraiment une dans le monde entier, unique et catholique, ouverte à tous, orthodoxe dans toute sa pensée, sans sectarisme ni germe de division.

Ce n'est que lorsque chacun renonce totalement à sa propre volonté que peut apparaître la seule volonté du Christ. Lorsque chacun renie ses passions, ses haines, soumet son corps et son esprit à l'oeuvre de l'Esprit Saint, alors, et alors seulement, le Corps mystique du Christ est manifesté et agit au sein de l'Église pour rassembler les coeurs, les principes et les idées. Lorsque chacun soumet pour de bon sa vie au Christ, alors, et alors seulement, la vie du Christ se manifeste dans l'Église et l'Esprit Saint se répand en elle en plénitude.

Quand, à l'intérieur de l'Église, chaque personne se soumettra spirituellement à Dieu, avec fidélité et sincérité, par un vif repentir, quand chaque Église se soumettra ainsi d'une soumission spirituelle, fidèle, sincère, pleine d'un vif repentir, alors l'Église sera rendue Une par la grâce de Dieu, les Églises s'uniront par la puissance de l'Esprit Saint et le Christ sera le seul berger de l'unique troupeau, le menant lui-même par son Esprit et devenant pour lui source de sa catholicité et de son unicité.

L'Église n'est-elle pas manifestation de l'Incarnation du Christ sur la terre, continuée à travers l'histoire? En son sein, les fidèles forment la nouvelle nature humaine, glorifiée dans la personne du Christ, en qui elle est adoptée par Dieu.

Un seul Christ et une seule Église universelle

Comment le Christ sera-t-il manifesté dans l'Église, sinon par l'unité des pensées, des désirs et des volontés, par un même sentiment de l'unité profonde, humaine et spirituelle, qui existe entre les enfants du Dieu unique, ceux qui ne sont nés ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu (Jn 1,13)?

Comment témoigner devant le monde que Dieu est un, sinon par l'unité de ceux qui sont nés de Lui?

Comment le monde pourra-t-il croire que Jésus Christ est le Fils unique de Dieu, sinon dans la mesure où seront fils ensemble ceux qui croient en lui, dans la mesure où seront « un » ceux qui sont nés de Dieu par sa mort pour eux sur la croix et sa résurrection où il les entraîne, qui se sont maintenant unis à son corps, à son sang et à son Esprit, et qui, par conséquent, sont tous devenus membres d'un même Corps?

N'est-il pas évident que l'universalité et l'unité de l'Église constituent toute la théologie, qu'elles sont la preuve de l'existence du Christ et de son action, la réalisation de la nouvelle naissance dans l'eau et le Saint Esprit, reçue du ciel par l'homme?

Les déficiences que nous constatons dans les différentes Églises en ce qui concerne l'universalité et l'unité de l'Église exigent de nous, non que nous reconsidérions notre théologie, car notre théologie est correcte et fidèle, mais que nous nous mettions nous-mêmes en question à la lumière de cette théologie, pour que nous puissions corriger notre vision de Dieu, le seul Père de toute l'humanité, et notre vision du Christ, comme seul sauveur et seul rédempteur de tous ceux qui appellent son Nom (Ac 2,21; Rm 10,13), lui qui a ramené, sans discriminations, l'humanité entière à l'adoption filiale, pour que nous puissions enfin corriger notre amour pour l'homme, - pour tout homme - comme étant indiscutablement notre frère, quand bien même il nous manifesterait son hostilité et nous tendrait des pièges mortels.

Il ne faudrait pour autant pas perdre de vue que ce qui nous pousse à rechercher cette catholicité et cette unité de l'Église, ce n'est pas simplement un zèle théologique, ou l'idéalisme, ni même un remords de conscience. Ce doit être notre foi, notre amour, c'est-à-dire la nouveauté de notre nouvelle naissance, qui vient du ciel et que nous ne pouvons réellement vivre en dehors de la catholicité et de l'unité de l'Église.

L'homme nouveau ne peut aucunement vivre comme «une partie» séparée des autres parties, encore moins dans l'hostilité ou la haine à leur égard. L'homme nouveau ne peut être qu'un «Tout», il ne peut être que «Un», car il est d'une nature catholique et d'un Père qui est Un. La nouvelle nature une reçue à la naissance par chacun dans l'Église est celle qui fait que tous sont Un (Ga 3,28 et Jn 17,21) par la grâce et l'Esprit. L'amour impose son autorité divine et universelle. L'unique paternité du Père imprègne ceux qui sont nés de lui, à l'image du Christ, le Fils unique.

L'Église est donc catholique parce qu'elle est le corps du Christ immolé par amour pour le monde entier, qui rassemble en lui toutes choses (Ep 1,10). L'Église est une parce qu'elle est la demeure qu'on ne peut briser, celle du Père.

Et maintenant, nous attendons avec une grande impatience, dans la prière et les larmes, avec la sensibilité de l'homme nouveau, que se réalisent la catholicité et l'unité de l'Église dans le monde entier.

 

Extrait de "La Communion d'Amour, Abbaye de Bellefontaine, SO 55 - 1992, 302 p."

Traduction: Jacques Porthault et Père Wadid, St Macaire

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Article publié en arabe, en 1972, dans la revue Al-Nour (La Lumière), éditée au Liban par le Mouvement de la Jeunesse Orthodoxe.

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